Poezibao: Entretien avec Jean-Paul Klee, par Jean-Pascal Dubost

Jean-Paul Klée fut édité pour la première fois en 1970 par Guy Chambelland, après quoi suivront des parutions sporadiques (poèmes, récits, journaux…) chez des éditeurs discrets, méconnus ou disparus. L’entretien qui suit a pour dessein d’approcher cet écrivain hors du commun, de mieux appréhender une œuvre protéiforme, mais gouvernée par l’esprit-au-poème, une œuvre bibliographiquement maigre, mais profuse d’inédits, entassés çà et là. Quoique tenue dans une (relative) confidentialité, l’œuvre de Jean-Paul Klée peut compter sur un lectorat fidèle et passionné, toutes générations confondues (parmi ses pairs nous citerons Valérie Rouzeau, Jean-Pierre Georges, Daniel Biga…), convaincu de la prime importance de son écriture démesurément lyrique, et présentant le paradoxe d’un art brut érudit. L’entretien qui suit a été réalisé par voies postales, et respecte scrupuleusement le graphisme manuscrit de Jean-Paul Klée (de même, malgré une demande instante de les supprimer, les compliments qu’il adresse à son interlocuteur ont été maintenus).

Jean-Pascal Dubost : Tu fais très souvent référence à Dieu, jusque, à une certaine époque, avoir choisi d’accoler le mot Dieu à ton nom d’écrivain (Jean-Paul Klée Dansons Dieu), ou de remplacer ton nom par ledit mot (Jean-Paul Dansons Dieu), es-tu poète mystique, as-tu choisi le poème comme moyen introspectif pour atteindre Dieu ?

Jean-Paul Klée
 : Ah diable, si je savais !… Hier encor, à la terrasse d’un kafé à Strasbouri, un inconnü m’a demandé (l’œil assez langoureux) si je croyais en Dieu ?… Foutre je n’en sais rien !… et ce pseudo : Jean-Paul Dansons Dieu qui signe en 1985 Journal du Fiancé (aux éditions Le Cherche-Midi) me paraît aujourd’hui impossible à porter !… Qui donc pourrait « danser Dieu » ?… Mireille NÈGRE ?… On croit en Dieu dans des moments de désespoir ou de jubilation… Dieu, n’est-ce pas l’enthousiasme des Grecs ?… Et aussi lors de la jouïssance amoureuse, il y a (non ?…) le pointü de Dieu… Si Dieu existe..!. On le saura quand ?… On a découvert il y a peu de temps qu’il y avait, en-dehors de la TERRE & de nous, des milliards de milliards de Soleils !… Je n’ai – au fond – rien choisi.!.. Ni de naître ; ni de mourir…. Ni de vivre aussi « merveilleusement » mal !… Mon père, oui, était mystique. Et j’ai 2 cousins prêtres (l’un, franciscain au TOGO) et l’autre curé intégriste… Le frère de ma grand-mère paternelle, un père MARTINI, missionnaire lui aussi en Afrique, mourut interné en psychiatrie. A 12 ou 13 ans, je voulais devenir missionnaire pour sauver des orphelins en Bolivie…. Puis à 14 ou 15 ans la révolution de la puberté m’a éloigné d’un catholicisme beaucoup trop répressif !… Atteindre Dieu, dis-tu, oh Jean-Pascal ?… Peut-être simplement s’atteindre soi-même ; se toucher le corps & le cœur & aussi (toute une série de poëmes inédits là-dessus) l’âme qui – au milieu de ce corps-ci – se lamente & gît & brille (parmi moi) comme le « brin de paille » dans l’écurie de Paul Verlaine ?…

J.-P.D. : La question que je voudrais te poser est en lien direct avec la précédente, parce que tes poèmes donnent l’apparence d’une transcendance, d’un jaillissement soudain, immédiat : te considères-tu comme un poète inspiré ? Ce qui m’amène à une question antagoniste : es-tu un « horrible travailleur » ? Retravailles-tu beaucoup le poème ?

J.-P.K. : Question, cher Jean-Pascal, elle aussi essentielle !… Il n’y a jamais eu, au départ, que l’inspiration, oui. Dès 1968-69, aucun poëme n’est venu sans « l’inspir », c’est-à-dire les premiers mots comme soufflés, imposés par quelqu’un & puis le restant (le corps) du poëme vient lui aussi comme pas à pas un cheval qui très prudemment, nécessairement, danserait, s’arrondirait à l’approche de sa « conclusion », de son bouquet final… Et puis des trimestres entiers (ou des années ?…) sans écrire un seul poëme .?.. Et puis quelques poëmes sûrement trop bavards & relâchés, dans La Noirceur de l’Occident par exemple. Et enfin, tardivement, à partir de fin 2000, cette faramineuse « série » à l’adresse de mon ami Olivier LARIZZA (cinq ou six ou sept milliers de pages) qui, au bout d’une ou deux années, se resserra & trouva enfin, je l’ai senti longtemps après seulement, sa forme définitive (voir : le Pays d’Olivier, le Trésor d’Olivier, les Bonheurs d’Olivier) c’est-à-dire ni le raconté ni le mystérieux, à la fois le mystérieux & en filigranes le raconté, müs par cette « spirale » qui moi-même me surprend !… J’écris pour (me) découvrir & (me) surprendre…. Et ça marche quasi chaque fois… J’ai dans les pattes depuis fin novembre 2000, environ sept milliers de poëmes (à raison d’environ 700 poëmes l’année), fruit d’une ABONDANCE que moi-même je n’explique pas.!..
Est-ce que je travaille « le » poëme ?… Oui & depuis le tout début (1967 ou 1968) de manière assez forcenée, à la syllabe près ; m’appuyant sur la nécessité la plus scrutée, la plus cimentée. Le poëme vient toujours & pas à pas d’un seul trait (il n’y a pas comme chez DADELSEN plusieurs versions) & je ne retire rien de ce qui a été « admis » (ou alors très exceptionnellement). Ce travail du mot à mot & du syllabe à syllabe est à la fois mystérieux & très évident, je relis le poëme 7 ou 8 ou 9 fois au quart de ton & me référant à chaque lecture uniquement à l’éprouvé ; à la justesse de dire ce que j’éprouvais !…
Ce qui est incroyable c’est que retrouvant un poëme d’il y a 5 ou 6 ans & que personne (ni moi ni Olivier) n’avions jamais relu même une seule fois, … j’arrive à me replacer dans l’état d’esprit exactement où je l’écrivis & qu’à la 8ème ou 10ème ou 11èmerelecture je trouve encor à l’améliorer d’une syllabe ou d’un demi-ton.!.. L’oreille, bien sûr, joue beaucouP…. J’entends ce que je lis ou ce que j’écris (comme aussi j’entends ce qu’ici j’écris, cher Jean-Pascal, en réponse à tes fortes questions) !…
Mais je ne vais pas jusqu’à faire, comme l’ami Pierre Oster, 80 ou 100 versions successives d’un seul poëme. C’est-à-dire que mon travail des 8 ou 10 relectures se fait sur le premier manuscrit (jamais, sauf la recopie, je n’ai de mon poëme 2 ou 3 manuscrits successifs).
Tout cela est, bien sûr, très curieux. Cela tient de la bijouterie (tailleur de diamants) & aussi de l’hypnose un peu… Je vois… Mais pourquoi ai-je remarqué ceci plutôt que cela & l’ai-je écrit de cette manière-ci plutôt que de celle-là ?… Bien sûr j’écris ma poësie à partir de & « contre » toutes les poësies que je connais, tous les styles que je connais, afin que « ma » poësie se détache de toutes les autres, de même que les mots d’un bon poète se distinguent aisément des pauvres mots de la quotidienne tribu…. Il y aurait poësie à l’intérieur des autres poësies,… une voix particulière parmi une centaine d’autres voix : Qui dira – et quand – si cette immense ambition s’est accomplie ?… Acharnément les choses sont à ce niveau-là : que notre moindre poëme creuse la « réalité » le plus finement possible & de la manière la plus…. inouïe (c’est-à-dire) : jamais entendue !…
Ce travail de relecture-correction n’est, par la masse de ce que j’écris, pas infini (oui,… d’autres jours & d’autres poëmes surgissent) – mais il m’est arrivé de corriger le livre édité chez BF à Strasbourg par mon ami Armand Peter : C’est ici le pays d’Olivier Larizza (2003), c’est-à-dire que ce livre déjà paru sera repris, sous une forme améliorée, dans l’un des prochains « cahiers  Jean-Paul Klée » par Cécile ODARTCHENKO l’éditrice (oh combien courageuse) DES VANNEAUX.

J.-P.D. : On élève au rang de mythe la malle de Fernando Pessoa. Tu écris abondamment (le dire ainsi relevant de l’euphémisme), tu accumules les manuscrits. Quel genre de malle est celle de Jean-Paul Klée ? Pourquoi cette accumulation inédite ?

J.-P.K. : Ah, cher Jean-Pascal, excellente question !… Tu tapes chaque fois dans le mille !… Oui, l’abondance quasi-scandaleuse qui depuis 10 ans et demi m’a saisi, par la grâce de la très vive amitié d’Olivier Larizza !… Je n’ai jamais compté la moisson : Pas un jour de l’année sans un, deux, trois ou quatre poëmes !… Cela fée environ 700 poëmes par an…. Le poëme a toujours 2 pages… On est à 1400 feuillets par an.!.. Multipliez par dix,… vous approchez en réalité de quinze mille pages !… Et l’été il y avait parfois 6 ou 7 poëmes par jour, en juillet-août 2010… On va où ? Étant tourné tout le temps vers le nouveau, vers celui qui viendra, je me soucie hélas fort peu de la masse accumulée, comme un tumulus de prince mérovingien ou vaguement barbare…. J’ai classé la plus grande partie de cette moisson d’Orphée en dossiers mensuels, soit environ 120 mois & dans chaque chemise un suivi chronologique, le jour & l’heure…. L’idéal serait d’arrêter de produire du neuf & de relire toute la galaxie, de la brosser à fond puis la faire dactylographier (je ne connais pas l’ordinateur)…. Un travail d’une ou deux années ?… La centaine de dossiers gît dans ma chambre au pied de mon lit sur la moquette empoussiérée…. Si je pensais plus souvent à ce véritable TRÉSOR (n’en publier que le meilleur),… je serais chaque jour dans une forme « triomphale » !… mais il y a l’actualité mondiale, nationale, personnelle & familiale (où j’ai très peu d’ordre) !!…
Il y a donc en effet une « malle » Jean-Paul Klée…. Donner à 2 ou 3 dactylos de front…. J’entends parler d’un dictaphone qui produit mécaniquement de la dactylo !.. Et quand me venait cette immense série autour d’Olivier Larizza, je ne me relisaisabsolument jamais ; de peur que le poëme qui suivrait soit décalqué (influencé) par le poëme précédent !… Publier au courant de cette série c’était forcément se relire, s’arrêter, se corriger…. Or je n’avais qu’une seule joie, c’était d’avancer sans jamais me retourner, comme un vaisseau léger fendre l’eau !… Et puis j’ai eu quatre années totalement au service de ma mère, dépendante à domicile : mes seules fenêtres c’était sortir 2 fois le jour, composer en direction d’Olivier ici & là..!.
Les trois ensembles déjà parus  (2003, Le pays d’Olivier, 2008 Trésor d’Olivier et 2011 Bonheurs d’Olivier) – ce qui est très peu sur 10 ans – l’ont été grâce à l’assiduité & l’assistance très amicales d’Olivier, puis de mon éditrice Odartchenko !… Sans eux deux, et comme pris dans « une » neurasthénie, est-ce que j’aurais publié ?… Je passe ma vie à remettre tout (sauf l’écriture) vers le lendemain & du sür-lendemain au sür-sür-lendemain…. Ah bizarre vie j’avais !… Le fée de ne pas ignorer « la » valeur de cette poësie ne change pas mon comportement. Pour me sortir de cette léthargie, faudrait une très grande revue ou un très grand contrat éditorial ou la compagnie quotidienne d’un ou d’une secrétaire…

Jean-Pascal Dubost : Mais il y a aussi une œuvre inédite considérable d’avant la période Larizza, poèmes et prose, peux-tu nous en proposer un aperçu, notamment de l’œuvre en prose ?

Jean-Paul Klée :
 En effet, avec les dizaines d’années on accumule plein de manüscrits…. Je n’ai jamais publié avec régularité… Quelques-uns font paraître chaque année le petit tas de feuilles qui leur est venu, même s’il n’y a que 30 pages mineures ; ils veulent occuper le terrain (comme faisait ce poète un peu naïf de Marmoutier, hélas décédé avant d’atteindre les 70 ans).
J’ai collaboré très jeune (à ma 20ème année) à la revue Saisons d’Alsace d’Antoine Fischer ; j’y ai donné une centaine je crois d’articles ou de proses poétiques (aucun ne m’a été refusé) & j’ai souvenir d’avoir énormément travaillé « le style » ; rien n’a jamais compté pour moi que le style (& aussi le plaisir sexuel). À Saverne, jeune professeur, me sont venues 150 proses poétiques, dont très peu parurent dans la revue d’Armand PETER, « De Budderfladde » [la Tartine au beurre] à partir je crois de 1977. Peter voulait en faire un volume, j’avais déjà le titre, Chroniques du Rhin Sauvage & des illustrations tirées de gravures anciennes. Mais je devais encor les retravailler, j’étais trop perfectionniste. Donc ce livre-là n’est pas encore né…. Dommage !…
Puis les voyages (errances) après avoir (le 23 septembre 1985) divorcé…. Casablanca où j’ai enseigné quatre ou cinq mois ; puis Boulogne-sur-Mer ; puis le collège de Creil ; un collège à côté de Gisors ; le lycée de Chantilly ont nourri plusieurs volumes de journal intime en prose, tous inédits. De même que vers 1976 ou 77 un bref séjour à Jérusalem, auprès d’une amie alsacienne. De même aussi mes séjours de plusieurs mois à Paris rue de Cléry dans une chambre de bonne ont-ils donné lieu à 2 romans (ou récits) jamais publiés…. Je ne suis pas romancier, ça c’est certain. Ce genre littéraire (le roman) n’est-il pas trop composé, trop mosaïqué ; trop convenu, conventionnel ; même « fabriqué » ?… Il paraît un millier (au moins) de romans par an ; ce qui monte à 10 000 romans sur dix ans !.. absurde, non ?… Au XVIIIe siècle aussi chaque abbé de cour publiait des lettres d’amour du chevalier de Z… ou des Odes à l’agriculture, etc…. Littérature d’imitation voulant dire « moi aussi je suis homme de lettres »… Sans intérêt !…. S’il n’y a pas la confidence la plus intime, nouée, cryptée au style le plus travaillé, le livre (roman ou poësie) vous tombe des mains. Ton récit, cher Jean-Pascal, a noué comme dans une tapisserie de haute liesse (lisse) & le style & la confidence & les subtilités du mal-être : quoi demander de plus ?… On entre si bien dans ton récit, on s’identifie à merveille à ton personnage. Donc c’est gagné*, irrémédiablement gagné. Ton récit n’a rien à voir avec le bla-bla commercial des romanciers parisiens…. Flaubert l’eût aimé, forcément. Il aurait reconnu en toi un frère de style & un frère de la mélancolie…
Sur Obernai aussi j’ai produit (avant Olivier, avant 2000) un journal en prose, dont j’ai retrouvé avec étonnement l’autre jour un passage très érotique. Or depuis l’irruption des 8 ou 10 000 pages de poësie, le journal en prose est, bien entendu, arrêté…. C’est le flux poétique qui est devenu « journal », mais en moins élargi, moins « tartiné », que la confidence en prose ; oui, le poëme résume tout, en plus mystérieux, suggéré, que l’éternel « raconté » du journal en prose… Pour moi, les poëmes vont plus loin, plus haut & plus profond que mon propre Journal ; – mais ce n’est le cas ni pour Charles Juliet ni pour Albert Strickler, dont le Journal, chaque fois, est beaucoup plus fort, varié, nourrissant que leur poësie !… J’attire l’attention de tous les vrais amateurs de littérature sur l’importance (à mes yeux fulgurante) d’Albert Strickler, son Journal perpétuel a commencé de paraître chez les Vanneaux éditeur : deux très gros volumes (600 à 700 pages) ; le 3ème va sortir & le 4ème est en cours d’écriture…. Il y a dans chaque volume 365 entrées, très nourries, c’est-à-dire que Strickler écrit chaque jour que Dieu lui donne & depuis quasi quatre ans il n’a jamais loupé (sauté) un seul jour !… En dehors d’Alsace, où il a un lectorat fidèle, Albert Strickler est très peu connu ; il vit dans le village de LA VANCELLE (67). Lisons-le !… C’est notre nouvel AMIEL !… Mais j’arrête là, de peur d’être trop long ?… Cette parenthèse sur Strickler est, croyez m’en, essentielle !… Merci pour lui.

J.-P.D. : Tu as publié trois livres de poèmes consacrés à ton amitié pour Olivier Larizza. Cécile Odartchenko, aux éditions des Vanneaux, a créé les Cahiers Jean-Paul Klée afin de publier la somme d’écriture que représente cette amitié (8 à 9000 pages, c’est bien ça ?) Peux-tu nous parler de cette longue parenthèse d’écriture (2000-2008), comment cela est venu, comment cela fut vécu, est-ce que ce fut exclusif au point de ne pouvoir se consacrer à rien d’autre ? Fut-ce obsessionnel ?

J.-P.K. : Très belle 4ème question (je n’avance que question par question ; j’y réponds sans avoir lu aucune des suivantes)…. J’ai déjà, dans la 3ème, parlé un peu de cela. Oui, ces années-là, environ 8, ont été merveilleuses…. Ni fébriles, ni compulsives, ni – m’a-t-il semblé –, obsessionnelles. Quand ma mère était encore autonome (jusqu’à octobre 2004) je vivais surtout àObernai dans un petit pavillon de 1935 ou 36, rempli de livres & de cartons & le jour passait à « rien », les commissions, les journaux à lire & puis 2 ou 3 fois le jour (ou 4 ou 5 fois) arrivait le poëme, sans précipitation, d’une écriture pas à pas très scolaire, au feutre noir (j’en ai usé plusieurs dizaines) & puis je vivais jusqu’au poëme suivant, mais sans être sûr à 100 pour 100 qu’il en viendrait assürément un nouveau…. L’esprit fée comme si c’était chaque fois « le » premier poëme de toute ma vie, – mais aussi (on ne savait pas) – le tout dernier !… Comme un absolü de chaque page blanche & oubliant qu’il y en a déjà eu, avant celui-là, des centaines ou des milliers !…
J’avais l’usage d’une auto (une R9 Renault rouge à boîte automatique) & quand Olivier téléphonait je descendais d’Obernai àStrasbourg manger avec lui (au Pont d’Anvers) ou prendre un café. Heureuses années d’Obernai, réfugié dans la fée poësie, il y avait déjà eü le 11 septembre 2001 mais on ne savait pas les déchaînements financiers, militaires & sociaux qui suivraient.!.. Ils hypothèquent hélas entièrement les années à venir, pour tous les pays…. Notre douleur sera, hélas, mondiale. On y va tout droit. Comme j’adorerais vous annoncer autre chose !!…

Jean-Pascal Dubost : De quoi est faite la langue que, pour imiter Franck Venaille, on appellerait le jean-paul klée ?

Jean-Paul Klée : Mon dieu, ta question, cher Jean-Pascal, est d’une immense générosité !.. J’entends dire, à partir desBonheurs d’Olivier (fin mai 2011), qu’il y a un ton, un style, une originalité…. Mais que puis-je en dire, de l’intérieur, étant à l’intérieur (& comme prisonnier) de cette musique, de cette abondance-là ?…. Tout ce que j’éprouve, pense, découvre, invente, se traduit en effet dans cette « langue-là », ce cadencé-là, cette frappe quasi-rimbaldienne remarquait Serge Brindeau (Panorama de la poësie française, Bordas) et Jean Breton me prédisait (& Yves Martin dans la revue Possibles) que l’originalité viendrait avec les années, ce qui à l’époque où il me le disait me semblait du chinois ; je n’avais autour de 1977 ni analyse de ma poësie, ni projet, pensant simplement que j’écrirai toute ma vie environ le même type de poësie, centré sur une demi-page seulement…. Ce qui m’étonne aussi, cher Jean-Pascal, c’est l’intérêt que tu as pris très tôt (ainsi que la très chère Valérie Rouzeau) à mes premiers recueils d’avant 1980 (voir ta vaillante revue de l’époque, Le Guide Céleste). Ni toi ni Valérie ni moi ne pensions que j’irais vers le poëme de plusieurs pages & surtout vers…. plusieurs milliers de ces poëmes-là !… Seul Yves Martin dans ce n° de Possibles évoquait une large (haute) destinée à venir…. Quel extraordinaire lecteur il fut !… J’ai souvenir de son étude sur Emmanuel LOCHAC, parue dans La Sape (à Montgeron) sur 15 ou 20 pages, un vrai bouquin, on en sortait bouleversé, nourri, satisfée !…

J.-P.D. : Peut-on parler d’une vie vouée à l’écriture, voire d’une vie de saint (jusque endurer le martyr pour l’édification d’icelle) ? Y a-t-il chez toi une mystique de l’écriture, sacrifice pour l’œuvre ?

J.-P.K. : Encore une question en or, merci !… Une vie vouée à l’écriture, bien sûr, mais vouée par défaut, impuissance d’autre chose, donc nécessité…. Sans doute, à l’automne 1955, ai-je choisi d’entrer dans le fabriqué d’un petit roman sur le Paris médiéval de Philippe-le-Bel (1304 ou 1305), l’histoire d’un orphelin (tiens donc), recueilli par un vieux musiqueur italien, Giovanni… Mais si je suis entré dans ce trüc-là de l’écriture, m’espérant à 12 ans ½ romancier, c’est qu’autour de moi c’était (la famille) tout à fée invivable (ma mère veuve ayant retrouvé un compagnon qui hélas n’était pas le beau-père qu’il nous aurait fallu à ma sœur & à moi)… Donc je tombai (me refügiai) dans ce lac enchanté-là de la littérature, ce miroir ni théologique ni biscornü mais quand même diablement cürieux & ambigü !… N’ayant qu’un seul ami (camarade) ni cousins ni oncles ni parrain ni grand frère, j’étais dans la gaucherie & la solitude, sauf les cours de la 6ème à la terminale…. On vivait, de ma 10ème à la 20ème année, dans un taudis à la Dickens, à l’ombre de la cathédrale de Strasbourg, quartier que nous quittâmes ma mère & moi vers l’été 1968 seulement. Je ne pouvais donc faire que de l’écritüre, vivre qu’en écrivant, coincé dans cet entre-deux-là (ni réalité ni rêverie), je me suis jugé « coincé » par elle bien plus tard (ce mot de coincé ne m’aurait jusqu’à il y a quelques années nullement convenu)…. J’écrivis de la poësie « moderne » à partir me semble-t-il de 1967 ou 68 (jamais je ne fis d’alexandrins ni de sonnets). Ma sœur en faisait.
Vie de saint, what ?… On n’est pas saint parce qu’on a quitté l’Éducation (les collèges Pailleron),… ni qu’on aide les autresjour après jour, ni qu’on donne la pièce à tout mendiant qui se présente à votre vüe. Là aussi, cher Jean-Pascal, tu es follement généreux à mon sujet. Édifier la sainteté, j’ignore ce que c’est ?… S’engager, oui, exposer son salaire & aller jusqu’à la prison & perdre son emploi en faveur des collèges & lycées « Pailleron »4, oui, j’ai fait cela. C’était une résistance citoyenne. Fort loin d’une… sainteté. A plus juste titre, on parle de sainteté, de martyr s’agissant de mon père, qui fut dès le mois de juin 1940 résistant gaulliste. J’aime, j’adore la volupté, je suis dépensier ; peu ordonné…. Les saints ne jouissent pas ?… Ne mangent rien, ne dépensent rien ?… N’écrivent guère sur leurs états d’âme ?… hé ?…
Quant à me sacrifier pour (sic) mon œuvre, c’est involontairement que je le fée…. Je n’aime pas régler le concret, les factures, formulaire, taxes, impôts, organiser ni démarcher ni quémander ; de ma vie je n’ai téléphoné à un seul éditeur ni à un seul journaliste. J’aide mon ami Armand PETER à tenir sa petite librairie (rue Ste Hélène, à Strasbourg) le samedi après-midi & jamais je n’y donne mon nom ; jamais je n’y désigne un seul de mes bouquins, j’ai horreur de me mettre en avant, ça ne se fait pas…. Je ne me présente jamais comme « écrivain ». Sauf si quelqu’un par hasard me pose une question…. Mais les gens font si rarement des questions !… Le temps des diligences ou des manoirs est, hélas, révolu, où les braves gens se faisaient la conversation des heures ou des jours entiers…. L’époque est aux SMS, au passe-moi le sel & je te donnerai…. De ma vie entière je n’ai souvenir d’avoir une seule fois demandé un service (ou un peu d’argent) à un copain !…. J’ai horreur de me plier à demander quelque chose. Par contre les gens autour de moi ne se gênent pas de me demander ceci & cela…. Bonne poire, il est très rare que je m’entende leur refuser….
Tout cela pour confirmer que je ne sacrifie pas les « choses » de la vie à mon « œuvre » comme tu le dis…. Simplement je nesais pas facilement faire autre chose que l’écriture (déménager ou voyager ou faire le ménage ou la cuisine), je suis comme tombé dans un TROU appelé POËSIE & je m’y complais jours & nuits, je n’ai pas décidé d’un sacrifice à…. Mais ne faisant quasi rien d’autre (jour à jour) que de la poësie, il se trouve que tout le restant est reculé, mis de côté, remis à je ne sais pas quand…. Je ne visite ni mes amis, mes cousins, mes neveux. Ne cültive rien, hormis ma mère, ma sœur & chaque jour Olivier Larizza, quand il est à Strasbourg. J’ai avec lui une relation très étroite, espérant qu’elle ne lui nuise en rien, qu’il puisse s’y nourrir & s’y développer !… Béni soit-il & le jour que je l’ai rencontré !… Dire que nous eüssions pu ne jamais nous rencontrer & aussi ne jamais savoir ce que nous pourrions découvrir & développer !… Je rêve ou quoi ?… Et dire aussi (du moins le dirait-il un saint) que tout homme sera toujours, selon moi, au-dessus de ce que le plus fort génie écrirait de lui : WH était bienau-dessus de ce que Shakespeare composa & le jeune Romain au-dessus de ce que Michel-Ange écrivit ?… Toi-même, Jean-Pascal, n’es-tu pas beaucoup plus fort & plus précieux qu’imaginé jamais tu ne l’as ?… Et cette pensée seule, si nous l’avions chaque jour, nous aiderait énormément ; à savoir que nous valions, chacune & chacun, 17 fois mieux que nous osions seulement l’espérer !!… Ça n’est ni angélisme ni… déification : simplement devenir tout le temps plus humain & plus fraternel. Pourquoi était-ce donc si difficile & si violent ?… Pourquoi étions-nous (la vie entière) si maladroit, silencieux, violent, dissimülé, amer, stratégique & compliqué ?… Ionesco je crois disait que les hommes dans la rüe devraient s’embrasser chaque jour en pleurant, au lieu de se …. dévorer tout crüs ou de baigner dans cette indifférence si difficile à soulever, écarter ou déchirer ….

J.-P.D. : Le corps sexuel, érotisé, est maintes fois l’objet de tes poèmes ; tu revendiques l’impudeur sexuelle. La bandaison lyrique (Flaubert) est-ce cela qui transforme « l’énergie de la sexualité en énergie mentale » (Bernard Noël), en énergie poétique ?

J.-P.K. : Ta question, cher Jean-Pascal, mérite elle aussi un chapitre entier…. Je ne la comprends pas très bien…. Oui, bien sûr, l’érotisme me plaît beaucoup, j’en ai fort peu lü, hélas, ni Georges Bataille ni le « divin » marquis de SADE, ni les « 100 000 verges » d’Apollinaire ni Catherine Millet ni…. J’ai eü dans les mains Le Château de Cène de Bernard Noël & l’Histoire d’Ô…. de Pauline de Réage : très surfaits – tous les deux. Si ces deux-là sont des classiques de l’érotisme au XXe siècle, ça veut dire qu’en-dehors de Bataille, que je devine gigantesque,…. il n’y aurait personne ?… Y a-t-il au XXe siècle de la poësie érotique mascüline, je veux dire écrite par un ou des hommes ?…. Ça se saurait, non ?… Mon ami William Cliff a dans ses recueils l’un ou l’autre « érotique », mais la photo est rapide, allusive, furtive, assez frustrante…. J’aimerais plus de détails, de dialogues, de gros plans, de décors, un cadrage plus développé (ça ne se commande pas)…. C’est possible, je le sais. Publié fort peu d’érotiques, un peu le Journal du Fiancé (1985) & l’un ou l’autre, si rare, dans mes recueils d’avant 1980…. La femme dans le train de Colmar avait émü celle que, l’été 1980, j’allais épouser & un autre poëme, parû dans la Revue alsacienne de littérature, fut invoqué par le cabinet ministériel de l’Éducation pour…. ne pas me réintégrer (lettre à Gilbert ESTÈVE, mairie de Sélestat).
J’ai dans mes tiroirs (ou cartons) un millier de pages de poëmes érotiques, encore inédits. Bien sûr aucun ne concerne Olivier. Vais-je jamais les publier ?… Ils sont d’une impudeur TRÈS courageuse, si je puis risquer cette expression….
Quant à énergie poétique, énergie mentale ou énergie de la sexualité (ou bandaison lyrique) je ne sais (Bernard Noël ou pas) que te répondre !… Bien sûr, si l’on est à écrire un poëme d’Éros il sera meilleur n’ayant pas jouï que l’écrivant juste après avoir…. Mais ça c’est l’évidence… On peut très bien, après avoir fée l’amour, écrire sur plein d’autres sujets que l’amour, non ?… Quant à…. « corps sexuel érotisé » j’ignore ce que dire cela veut ?… Y a-t-il un corps socialisé ou politisé ou métaphysiqué ou un corps philosophé ou un corps peintüré ou un corps chorégraphié ou un corps militarisé ?… Ayant, hélas, l’esprit très peu tourné vers l’abstrait, je ne connais que les mots de la crüdité populaire…. L’analyse du sexüel m’échappe… Je ne puis qu’évoquer, dans ma poësie ou ma faible réflexion, l’immense mystère du Sexüel, ce très vif paradis, cette indispensable consolation…. Je l’évoque, le décris, le raconte de la manière la plus détaillée possible (y compris la déception d’après coup)… c’est-à-dire à fleur de peau & fleur d’œil. Je ne fantasme pas, comme le font les…. petits romanciers pornos. J’essaye de fixer tout l’échange (ou le non-échange) qu’il y a eu dans chacüne de ces rencontres…. si nombreuses !.…
 

4Jean-Paul Klée fut radié de l’Éducation Nationale et emprisonné à Fresnes pour avoir subtilisé et divulgué des informations classées « confidentiel » faisant état des établissements scolaires dits Pailleron, construits avec des matériaux inflammables en quelques minutes.

Jean-Pascal Dubost : Dans Mon cœur flotte sur Strasbourg comme une rose rose, tu écris : « Non, avant • que • je • disparaisse • dans • le • limon •sans •fin •ni  fond, dans la vase, marne, loess, argile, calcaire ou poussière, avant cela, – qui ARRIVERA !, il faut que je dise TOUT ; que je témoigne sur tout et sur tous… » La poësie peut-elle tout embrasser ? Écris-tu pour la postérité ? La posthumité ?

Jean-Paul Klée : Encore une question rêvée, une question à me ravir, merci, bel ami, si fraternel Jean-Pascal !…
Étonnante, cette phrase que tu as retrouvée dans Mon cœur flotte sur… (BF éditeur), car à l’époque (1988) la mort n’était qu’une lointaine utopie !… À présent elle s’est trou-dü-culement rapprochée, of course my Lord !… Et ce n’était, formülée dans ce cœur un peu rose, qu’une déclaration d’intention, un projet…. À présent j’ai quasi réalisé (osé-je l’espérer) ce pieux vœu, la poësie peut (hé oui) dire quasi toute chose, du moins les plus infimes, comme ce brin de plume qu’on a tiré d’un coin de l’oreiller & qu’on fée s’envoler par la fenêtre DIEU seul sait vers qui ou quoi ?… Mais dire, dans mon poëme, les milliards de milliards de SOLEILS qu’on sait qu’il y a dans l’Univers, ça c’est très difficile !… Disons-le, infaisable ?…
Jean Follain ou Guillevic ont, en effet, réussi à noter le plus subtil & mystérieux & allüsif…. Tout entre dans le torsadé, la tapisserie du poëme, tout fée poëme y compris le plus inattendu, la vacuité, le bla-bla lui-même (et) l’imitation de ce bla-bla, une conversation dans le tramway, un article de journal, un « rien », car c’est l’enveloppé du montage, l’englüé du montage qui donnera tout son éclat au trüc trouvé-collé.!.. Yves Martin n’est pas terrible dans le montage des éléments de son poëme, c’est trop raide & un peu brusque. Avant 2000 j’étais moi-même dans un découpé assez brut, aperçu sans doute dans Daniel Biga, Jean Breton, etc. & je n’arriverais plus à déclamer en public ces textes-là, dont je comprends aujourd’hui qu’ils n’apportaient rien de vraiment nouveau.?.. Depuis 2000 (et 2002 ou 2003) ce que j’écris EST comme enchâssé (le prononçant, l’écrivant) dans une matière sonore (poëtique) différente, plus rythmée, plus syllabée, plus liée : le sujet ni le déroulé n’ont plus aucune importance, seule compte cette VOIX-LÀ qui s’empare de tout (un lavabo, un légume, un soleil, une volüpté) & en fait sa chose & sa manière & sa musique…. Désormais cette voix peut toucher à tout, se couler, s’arranger de tout ; elle donne la même tonalité, qu’importe le matériau malaxé, digéré…. Ce qui compte, c’est que sür des centaines (milliers) de feuillets CETTE VOIX prenne tout & unifie tout & s’étende partout, comme une couleuvre ou, indéfinissable, une couleur assez rarement vüe !… Un ton qui, après 2000/2002 s’est imposé, creusé en moi…. Je ne puis plus parler (composer) que dans cette, oui merci, dans cette langue-là !…. Comme on entend que Mozart écrit en Mozart & Bach en Bach (je ne fais bien entendu pas le plus indécent parallèle) mais c’est pour me faire comprendre mieux…. Braque fée du Braque…. Miró dü Miró, – Léger dü Léger –, Bonnard dü Bonnard, etc. Et je l’espère, sans me répéter ni m’épuiser ni grincer…. Hélas, il est un recueil d’Yves Bonnefoy où Bonnefoy se décalque, s’imite lui-même & tombe, là, dans un désert de pierres sacrées sans aucun intérêt…. La postüre « légendaire » ou vaguement mytholo-symbolique des poëmes de Bonnefoy est à hurler de rire :
« Je vais.
« La barque qui…
« L’épaule & la ronce…
Oh ouvrier, parais, dans la ténèbre de midi !… »
(Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière, Mercure de France, 1987).
On pense à un auteur d’avant 1914… Les mots de chômeur, scooter, HLM, bazooka, pauvreté, nylon, télévision,… Bonnefoy ne peut pas les incorporer, les utiliser dans sa poëtique si extraordinairement désuète !…. Il saute aux yeux que la chance de Bonnefoy a été d’œuvrer dans la 2ème partie du XXe siècle, si incolore en vraie poësie, en grande poësie…. Car s’il était né en 1880-1890 il n’aurait guère existé à côté de ces géants nommés Charles PÉGUY, Paul Claudel, Apollinaire, Cendrars, Valéry Larbaud & j’en oublie cinq autres, Francis Jammes, St. John Perse, etc. Le génie de l’éditeur Gaston Gallimard fut  simplement d’avoir à portée de mains (ou de téléphone) une dizaine de poètes aussi géniaux que lui-même était un génie dü management…. De nos jours, Antoine Gallimard son digne successeur serait bien en peine (selon moi) d’aligner 2 ou 3 poètes de ce rang-là…. Ou bien alors leur génie n’est-il pas jusqu’à moi descendü, assis que je suis dans mon lointain Strasbouri aux « limes » de l’ex-Germanie ?…
Qui est-il en poësie prépondérant, depuis la mort de Paul Claudel ou Jacques Prévert ?… Bien sût on s’est nourri des délices, parfois, des élégies merveilleuses de Jacques Réda, de Guy Goffette & les longs drapeaux de Pierre Oster & les cris plaintifs, si émouvants, de Jude Stéfan et ?… Je n’ai de loin pas lü tous les poëtes depuis 1945 ou même 1970…. Mais où est-il, celui qu’on citerait inévitablement dans un micro-trottoir ?…. Ah oui, dirait-on en 1875, Victor Hugo est encor parmi nous, on peut lui écrire à…. meussieu Victor Hugo, en son avenüe, à Paris. Est-ce le cas pour Michel DEGUY ou Franck VENAILLE ou ?…
Quel poète français a-t-il compris (en 2011) la conscience du peuple français ?… Quel poète écrit pour ce peuple de France qui va entrer, une fois encor, dans la pire des DOULEURS ?…
Quant à, cher Jean-Pascal, la postérité,… la posthümité, comme tu dis si drôlement… Bien sûr que… depuis 1955 je ne pensais qu’à cela, les lecteurs à venir (quand mon roman serait fini, édité) ; c’était les années où par Le FigaroParis-Match ou radio Luxembourg la gloire de Minou Drouet, de Françoise Sagan venait jusqu’à moi l’obscür écolier !… En classe de 3ème j’ai sü (grâce à mon prof de français) qu’on pouvait comme Flaubert par un travail très humble, très acharné, atteindre « la perfection » (il y avait aussi Hérédia), bref qu’il fallait 20% de talent et 80% de labeur (labourer, laboureur)…. Alors toute ma vie, dès 15 ou 17 ans, j’espère décrocher la timbale d’or ou d’argent (l’esprit est en même temps, d’une humilité grande & d’une ambition folle) à la fois très bas comme une servante attendant la moisson & très élevé comme un cheval d’Orphée !…. L’un ne contredit pas l’autre…. Le pont entre les deux c’est un travail de mineur de fond, que notre professeur passionné de Flaubert évoquait.
Donc bien sûr, en effet, j’espère que ma poësie restera quelques décennies (on a bien oublié, quasi caricaturé celle de Sully Prudhomme prix Nobel & aussi la gloire tombée à rien d’un Casimir Delavigne ou d’un Paul Géraldy)… Il faudrait, pour qu’elle demeurât un peu, que ma poësie soit novatrice, disons mieux : très novatrice !… Ça, il m’est bien sûr impossible d’en juger : est-elle süffisamment innovante pour marquer cette période qui (comme le XVIIIe siècle) semble, en poësie francophone, si anémique & peu colorée ?…
J’ai toujours aimé les couleurs. Est-ce parce qu’une partie de mes ancêtres étaient tisserands ?… Ma famille paternelle vient du même petit bourg d’Allemagne que le peintre Paul Klée, avec lequel j’ai donc des liens de parenté : ça me fée une belle jambe, Charles !… Si déjà je devenais le vrai fils de mon vrai père ?…
Et d’arriver un jour à cette…  gloire de célébrité de postérité qui depuis 50 années flotte à l’horizon de ma mentalité,…. ne serait-ce pas (de mon vivant) rejoindre ce père philosophe qui fréquenta Simone Weil, Jean-Paul Sartre à Berlin et Claude Lévi-Strauss !…
Si c’était (comme Pessoa ou Kafka) à titre posthume, évidemment je n’en serais pas informé ; ce qui – là où je ne serais plus ?…, ne me contrarierait plus beaucoup ?… Dahlias, mimosas, hortensias bleus & le chèvrefeuille d’une certaine Marie de France ?…. Que deviendra notre nom, Olivier Larizza & le mien ?… Aurons-nous le temps de mettre au net & au grand jour ce trésor de 10 ou 12 mille feuillets ?… Avant que la MONDIALISATION nous rattrape & nous dévore tous & tout crüs ?…

Jean-Pascal Dubost : Te questionnant, j’ai le sentiment de l’inanité de la chose, car plus que quiconque autre auteur, tout, pour reprendre ma question précédente, tout semble être dit dans tes divers écrits. Un entretien avec toi n’est-il pas superfétatoire, sinon vain ? N’y a-t-il pas risque d’affadir, d’aplatir ou de t’obliger à la répétition ?

Jean-Paul Klée : Cette question-là aussi – décidément – me plaît beaucoup. Non seulement tes questions m’ont passionné, mais elles ont fée remonter de très loin des trücs importants à demi oubliés, que le souvenir grâce à toi réunit, fédérera, comme une petite « polynésie » avec sous l’eau grisâtre le cordon de corail de la nécessité…. Il n’y a eü, comme tu dois le sentir, ni répétition ni affadissement ni aplatissement !… Bien au contraire : tu es, cher Jean-Pascal, le premier, objectivement le premier à me poser « les » questions essentielles qu’un poète poserait (s’il en a la générosité) à un poète plus âgé que lui. Bénie soit donc ta minutieuse lecture & cette sympathie vive & si fidèle qui, depuis longtemps, te fée te pencher sur mes modestes publications. De tout mon cœur merci d’être le découvreur de cet auteur si longtemps caché parmi les roseaux de son alsacienne marécagie !… Grâce à toi je ressors au grand jour national & loin des tombeaux d’ici. Oh fünèbres fümées !… DansBonheurs d’Olivier Larizza, il y a un poëme sur la mort de mon père (« à raymond-lucien Klée », page 98), un autre sur la mort de ma mère (« décédée le 29 avril 2010 », page 231), un poëme sur la cathédrale de Strasbourg (« grimpé kathédrali », page 76), un autre sur Verlaine (« lisant Verlaine j’ai », page 219), sur Dadelsen (« éveillé par Dadelsen », page 119) & aussi un art poétique développé (« art poétique », page 227), dont je suis heureux. Une grande partie des 240 pages est consacrée à Olivier Larizza, de qui on devra reparler vraiment (nous l’avons à peine abordé jusqu’ici). Tant il y a, grâce à toi, de choses à dire !…

J.-P.D. : Tu écris, dans Journal du fiancé : « Oui, danger, dans la poësie, de la rhétorique ; de l’effort à dire ; de “l’échafaudage du souffle ?” », penses-tu toujours cela ? Pourquoi cette défiance (que je sais largement partagée) à l’égard de la rhétorique, de la fabrication ? Tout, dans la langue, n’est-il pas rhétorique ?

J.-P.K. : Je ne me souviens plus du tout de cette phrase du Fiancé (1985) sur la…. rhétorique en poësie. Elle est beaucoup trop brève…. Il y avait peut-être « rhétorique » dans la Noirceur de l’Occident (1998), que ne je n’aime plus trop (Patrick Poivre d’Arvor l’avait en télévision promue). Mais maintenant, depuis 2002 ou 2003, tout squelette trop apparent a disparu de ma poësie, tout s’est assoupli, englué, digéré, harmonisé dans cette nouvelle « voix »… Il n’y a plus (comme semble-t-il dans laNoirceur) d’échafaudage visible. Après tout, j’ignore assez ce qu’est vraiment la rhétorique ?… Je n’ai pas ta connaissance (ni celle d’un Jude Stéfan) concernant les grands baroques des XVou XVIe siècles français. Sans doute (le Fiancé) voulais-je dire que la rhétorique se devait d’être le moins visible possible…. On ne voit pas non plus sous la peau des hommes les müscles, les nerfs, les vaisseaux sanguins ni les articulations & charpentes osseuses !…

J.-P.D. : Écris-tu pour écrire, du moins, pour la seule (vraie ?) joie d’écrire ?

J.-P.K. : Cette question j’y ai répondü (me semble-t-il) en filigrane des onze précédentes. J’ai toujours eü (en écrivant) une joie énorme. Je n’ai jamais déclenché de l’écriture, prose ou poësie, que tressaillant aux prémices de cette joie !… Claude Vigée (le très cher) m’a dit un jour la même chose : il n’a jamais écrit dans l’ennui, le commandé, mais toujours par plaisir & jubilation. Jamais il n’a (moi non plus) tiré à la ligne, forcé son « dire ». On sent ce frémissement vital & nécessaire à chaque page de chacun de ses 50 volumes, Le Panier de houblonLe Parfum et la Cendre ou celui qui me le fit rencontrer : Moissons de Canaan (j’écrivis sur Canaan à 25 ou 26 ans, dans la très attentive revue Saisons d’Alsace). Jamais je ne me suis forcé ni creusé. Toujours j’ai terminé comme en souriant le texte commencé : l’arc-en-ciel de l’écritüre va jusqu’au bout ; jamais l’aqueduc n’est resté un seul pied en l’air. J’ai eü, par la grâce de quels demi-dieux, cette force-là & je n’y avais jusqu’à ce jour-ci (ta question) jamais pensé !… Vois-tu cher Jean-Pascal, tout le bien que tu nous fées ?…


J.-P.D.
 : La critique ou tes lecteurs auraient tendance à te considérer comme un poète lyrique ? L’opposition commune, et peut-être critiquable, lyrisme/formalisme a-t-elle un sens pour toi ? En quoi le lyrisme donnerait-il un sens à ton œuvre ?

J.-P.K. : Bien sûr qu’avant tout j’ai publié en poësie (dès 1970, chez Guy Chambelland, avec une préface somptueuse &décisive de mon très cher Claude Vigée). Je ne dirai pas comme Bernard Noël dans un récent n° du Matricule des Anges, « suis-je vraiment poète ?… » (à 80 ans passés, plusieurs livres chez Gallimard)…. Oui, depuis 2000/2002 je ne suis plus quepoëte & poësie (grâce à l’amitié si vive d’Olivier Larizza), je la respire (ma poësie, la poësie) 365 fois l’année, même la nuit & plusieurs fois par jour !.. Ce n’est ni obsession ni « addiction », mais manière de célébrer toute vie & tout mystère ; manière de danser avec ou sans Dieu ; manière de combattre mort & maladie & oubli,… manière de fraterniser, de vaincre les misères affectives,…. manière d’aimer un peu mieux mes pauvres glorieux contemporains !… Mon journal en prose (deux volumes parus) est à jamais interrompu (il reste quatre ou 5 volumes à publier) c’est-à-dire que ce journal continüe sous la forme plus mystérieuse & tellement plus gratifiante de mes milliers de poëmes !…
À mes yeux il n’y a de poësie que lyrique…. La poësie épique, dramatique ou comique n’existant hélas plus guère ?… Lyrisme contre formalisme je ne connais (comprends) pas : Michel Deguy s’est-il déclaré formaliste ?.. Il ne peut y avoir poësie qu’à partir de l’émotion (Jean Breton publia un jour une anthologie Poètes de l’émotion). Si je comprends bien ta question il y aurait encore (à l’exemple de Mallarmé ou René Char) des poètes qui mettant sous le boisseau leur émotion travailleraient d’abord à partir dü formulé, de l’abstraction ?… Mais Mallarmé éprouvait de l’émotion, non ?…
« L’azur !… l’azür !… l’azur !… l’azür !… »

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