Carte blanche à Poézibao – Hommage à Pierre Garnier

Hommage à Pierre Garnier
par une de ses éditrices, Cécile Odartchenko 

Pierre GarnierJe suis tombée en 2005, comme par hasard, dans le seau à moitié plein que Pierre a dessiné, un seau avec un mouchoir posé par-dessus dont il a dit que c’était celui de la grand-mère et qu’au fond du seau, il y avait une étoile.
Je me suis aussitôt transformée en étoile ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait qu’il y a deux licornes au fronton de la gare Saint Roch dans le quartier d’Amiens où a vécu sa grand-mère et que les licornes président aux bains de jouvence de toute éternité.
Pour parler de Pierre, il ne faut rien de moins que cette certitude d’être comme une braise, une petite particule de lumière filante, dans le grand univers où la lumière fait loi.

En 42 à Amiens, dans le quartier Saint Roch, un ami de la famille Garnier, monsieur Boulanger, avec lequel Pierre partait en vélo faire des razzias dangereuses dans les décombres des bombardements, fut pris par la Gestapo. Sa femme fut convoquée et demanda à Pierre, étudiant déjà l’allemand, de venir avec elle pour lui servir de traducteur. Pierre traduisit tant bien que mal en effet sauf un mot qu’il ne connaissait pas :Lebensmittel. Plus tard, il chercha le mot dans le dictionnaire et apprit que ce mot signifiait VIVRE. Il éprouva une grande honte de ne pas connaître ce mot et à 80 ans il disait encore que la rougeur lui montait au front à ce souvenir.
Ignorer le sens du mot VIVRE c’est comme ignorer le soleil. Et le soleil sera toujours au centre de l’œuvre de Pierre – mais un soleil particulier avec des rayons qui s’écartent pour faire Lien. Rien de plus explicite que le dessin primaire de ce soleil pour exprimer la vie et son dynamisme, en effet.
Les images sur lesquelles s’appuie toute l’œuvre de Pierre forment ce qu’on appelle son œuvre spatialiste, ses devises, ses méditations ZEN et des éditeurs très nombreux se sont contentés de les reproduire avec ces légendes très simples, même pas des haïkus, qui les nomment, les détournent, les retournent, les traversent ou encore en multiplient les reflets et le sens.

En 2006 après avoir publié Ce monde qui était deux, ( notons au passage que Pierre proposait à un autre poète d’écrire un poème reflet du sien), je demandais à Pierre ce sur quoi il allait travailler maintenant. Il me dit, sur la transparence. Je n’avais aucune idée alors de ce que cela pouvait être et j’imaginais vaguement des poèmes dans la continuité de Rilke ou de Paul Celan.
Puis je partis en Bourgogne en résidence, au château de Bussy Rabutin, d’où je proposais aux poètes de mon cercle de rabutineravec moi et envoyais dans mes premières lettres des vignettes représentant les devises du château. Pierre se les appropria aussitôt et pendant 3 mois j’eus le privilège de recevoir 1 ou 2 fois par semaine un recueil épais de variations sur les devises. En fait ces variations étaient dans le style des dessins spatialistes déjà connus et des livres du poète YU, mais elles se renouvelaient à l’infini portées par l’inspiration particulière que Bussy et ses digressions amoureuses apportaient à Pierre ainsi que l’amitié qu’il me portait.
Appelée pendant ma résidence à faire 3 lectures publiques du travail en cours, j’apportais les devises de Pierre et à ma grande stupéfaction, je m’aperçus que le public les adoptait aussitôt et en saisissait pleinement la propriété conductrice de poésie, comme le fil de cuivre est conducteur. Je ne devais pas tarder à vérifier le phénomène auprès d’un public d’enfants et me mis à multiplier les ateliers portés par les dessins de Pierre.

Les résultats se sont avérés foudroyants – les images proposées que vous connaissez tous pour la plupart, cône, triangle, ligne, rond, soleil, toit, étoile, escargot, arche et j’en passe, par leur extrême simplicité ouvraient les portes du psychisme, du rêve et de la poésie.

Très rapidement je fus convaincue de leur qualité chamanique. Ensuite je retrouvais ces figures dans les poèmes linéaires que je relus avec une attention nouvelle. J’y décelais alors ce qui ne m’avait pas frappée à la première lecture, que les mondes sensible et inanimé, animal et végétal, s’entre-pénétraient dans l’œuvre de Pierre et qu’il était en cela tout à fait semblable aux chamans des traditions primitives. Je pensais particulièrement à la civilisation Dogon, ( que Pierre connaît et qu’il a visitée lors de voyages africains), où le chiffre 8 préside à l’élaboration du monde, des cônes et des triangles aussi et le tissage inauguré par les fourmis dans le sexe de la femme, tissage qui ensuite prend corps dans la langue, puis dans la navette, tapis, vêtements, fait le tour du village et s’en éloigne, reliant le TOUT.
« Le monde primitif se reconstitue uni après une chute, une catastrophe, et le chaman lui-même n’accède à son art qu’après une blessure. »  (Michel Perrin dans « Voir les yeux fermés »)
La première catastrophe visible dans l’univers de Pierre, ce sont les villes bombardées, pulvérisées, Beauvais, Amiens, au début de la deuxième guerre mondiale.
C’est à la fois un drame et une chance car cela signifie ouverture -horizon- chute des murs entre voisins qui s’ignorent, entr’aide et accès, pour Pierre qui sera le premier invité à un stage linguistique en Allemagne détruite et y restera 4 ans, accédant ainsi à la différence qui soude encore plus les poètes entre eux, par l’enthousiasme de la découverte et l’aiguillon de la curiosité. Pierre va suivre son ami Lysohorsky dans la voie des langues du terroir. Lysohorsky .parlant le Wallach et Pierre motivé pour reprendre racine dans le picard.
La dispersion ainsi faisant le jeu du retour aux sources avec un surcroît d’énergie pour voir et vivre de façon nouvelle le sol natal. Une déterritorialisation pour une reterritorialisation.

Les mathématiques, la géométrie, comme les danses explicatives des abeilles président au vivant, les chercheurs qui se penchent sur le chaos sont intarissables sur la question, le chaman, comme le poète s’approchent de cette vérité avec des outils choisis et peu nombreux car l’être humain, comparé aux abeilles est comme un grand lourdaud, un handicapé.

Ici, on peut en passant citer Pierre qui raconte une conversation avec Rousselot qui lui dit ne rien comprendre au spatialisme. « Moi non plus! » rétorque Pierre.
Évidemment!
Le poète se fait « voyant » selon Rimbaud, il va à la rencontre du sacré, ce chemin-là n’est pas un grand boulevard, il s’enfonce dans l’inconnu, « terra incognita », (l’alouette) et c’est pourquoi il peut rapporter des plantes rares.
Les formes dessinées par Pierre sont véhicules pour le voyage. La première peut-être, en tous cas celle qui me touche le plus, semblable à un élément du Yi King, c’est la ligne interrompue en son milieu. Figure de la blessure, de l’écartement, par où « ça » passe…L’enfant le saisit parfaitement, qui, lorsque je lui propose cette ligne, dessine deux grands S, rives du fleuve entre ses rives, et dit: « le fleuve de la vie »…
Il rejoint immédiatement le Tao.

Quand Pierre va à la rencontre de la civilisation autre, proche en cela de Paul Claudel, il arrive avec ses bagages et ne les perd pas en route.
Images toutes chrétiennes, les clochers des églises, l’arche romane ou cheval boulonnais, la croix, et…mais il les jette comme on jette les baguettes du Yi King, exercice chamanisme et devant ce qu’il a jeté (sur le papier) il médite, il annonce, il dit le monde, l’intuition de l’enfant – rejoignant le mystère des alchimies – les grands mystères du vivant.
Quand Pierre dessine le livre ouvert et qu’il dit « l’huitre aussi feuillette l’océan », un énoncé poétique s’il en fut, on ne peut pas ne pas songer à la perle, le résultat d’un feuilletage et aussi un des rares organismes vivants et pourtant minéral, à la frontière des deux mondes.
Comme dans la pratique du Yi King et de toute forme de divination, la contemplation des figures est quotidienne et ses variations infinies, comme sont en transformation incessante les signes l’un dans l’autre des huit trigrammes. C’est pourquoi Pierre peut jeter ses « cauris » sur le papier et les interpréter, nous incitant comme le sage à le faire après lui. Il est le trigramme Ken – l’immobile et la Montagne. Sa montagne est aussi une source et un fleuve. Quand il lance les figures, il sait par expérience qu’elles vont s’empiler (17 recueils pour les devises) mais il dit d’entrée de jeu que les cartes peuvent et doivent être battues.

Battre les cartes c’est accéder à la lumière, les évocations coulent de source – arc-en-ciel -iris- arche- Vézelay -Mélancolie- Nerval et celle qui revient, (la treizième carte) qui est toujours la première.
Cette première carte évoquée par Pierre dans son recueil de devises, attribué à Nerval, est celle du chevalier noir d’Ingmar Bergman, qui paraît après minuit. La mort préside aux cérémonies et le trait ininterrompu du Yi King est celui du non. Pourtant Pierre le retourne, car si dans ses poèmes, la mort est bien présente, il y a assisté très jeune et elle a fondé son imaginaire, il ne témoigne que pour la vie. La 13ème carte, première du cycle de la renaissance, d’un nouveau tour de cadran. Que cela tourne, Pierre en témoigne aussi, ça tourne toujours, la terre, le monde, le livre qui s’écrit, le moulin, le village…Il faut un jardinier pour pousser la bêche et faire tourner la terre.
Ou un hortillon pour pousser la barque
Un instituteur pour pousser la craie…
Un poète…
Les propositions minimalistes qui accompagnent les figures et les mettent en mouvement sont du même potentiel énergétique que les haïkus mais avec moins de contraintes.
On peut se poser la question de savoir pourquoi ces propositions spatialistes ont mieux pris à l’étranger, au Japon, en Amérique, en Allemagne, dans les pays de l’Est…
J’y vois un dénominateur commun, tous ces pays sont plus proches de leur héritage primitif. On le voit avec le Japon et les mangas d’aujourd’hui, mais aussi en Russie, en Amérique, pays jeunes en prise avec leurs émotions primitives, à l’écoute du terroir, pour des raisons diamétralement opposées.
Il y a une belle extension de la poésie dans les années 60, dit Pierre.
Et dans chaque pays, il y a un sac, comme le sac dans lequel on glisse la main pour prendre un jeton, une carte gagnante, un mystère…ne touchez pas ce sac, dit Pierre, c’est-à-dire, ne l’attaquez pas, ne le détruisez pas. Pour ce qui est de la Russie, il contient: « Maïakovski, Chostakovitch, Lénine, Staline Et la grande guerre patriotique….
On peut s’amuser à nommer ce qu’il y a dans chaque sac, on n’en finirait pas naturellement et c’est tant mieux, il est par définition intouchable parce que ses dépôts de trésors gisent dans la profondeur que nous ignorons mais où nous pouvons pénétrer avec la clé de l’amour.
Il fait beau, dit la paysanne
Il fait froid…
Cela contient l’histoire du monde, les mystères du Yin et du Yang…
Le Yin s’est réveillée de nuit se manifestant auprès des enfants chinois en bonnets gris, réunis dans l’attente des premières manifestations du printemps, ils sortent et avancent du côté de l’Adret dans l’ombre mais vont vers la lumière. (Granet)
L’enfant picard regarde son vélo comme une constellation, il le retourne, fait tourner la roue au plus vite, peu à peu dans le soleil levant on ne voit plus qu’un léger brouillard.

Dans ce brouillard universel, sorte de soupe de particules en suspension, de lait primordial, la tortue divine baratte à qui mieux mieux, elle est le moulin sur la rivière, elle est la barque de pierre ou de jade, elle est le poète Yu dans sa carapace…
Soupe de tortue et nids d’hirondelles, sont nourritures de poètes, (revoir le film de Pasolini) et Pierre qui aime tant l’escargot n’hésite pas à en manger à l’auberge du bleuet.
Que le restaurant adopté par Pierre s’appelle « Le bleuet » c’est un signe aussi, du côté des fleurs disparues comme des animaux et des papillons que Pierre ne cesse de célébrer.
Il les convoque continuellement avec ses figures, le soleil est aussi un oiseau qui chante, les triangles nez à nez, un papillon, dans les champs où paissent encore quelques vaches près de l’oncle pêcheur et le vif, le bleuet est le sourire des blés. On peut le revoir, comme en Bourgogne, dans les cultures biologiques, signe que les oiseaux aussi peuvent revenir….
Il est aussi la fleur bleue de Novalis dont Pierre dit que toute son œuvre est partie.
À propos de la fleur bleue dans le livre sur Novalis que Pierre a écrit pour Seghers, il dit: « Présenter Novalis, comme l’a fait Heine, comme un poète fleur-bleue, c’est tout simplement errer ».

La réalité quotidienne n’est ici que le point de départ: c’est Sophie, ce sera l’église catholique, ce seront le Roi et la Reine de Prusse, pointes de faisceaux tendant vers l’infini. Chacune de ces choses est une porte qui cache le hasard, l’infini, l’improbable, le rêve, le cauchemar et l’amour. Aussi Sophie von Kühn pouvait être une oie blanche, l’Église catholique une institution médiocre, la cour de Prusse une banalité, cela n’a pas d’importance: elles sont seulement les portes et derrière on respire, on trouve l’atmosphère dans laquelle l’esprit se meut, vit, croit!

Peut-on être plus Deleuzien?

La fleur bleue est une voyance prophétique essentielle, dit encore Pierre, il faut de l’amour, de la volonté, un travail et un optimisme sans bornes, de l’espérance, de la foi. C’est un appel à la liberté, à la réalisation de l’homme.

Offerdingen est l’artiste de la vie.
Comme le chaman qui travaille dans l’évènementiel, le provisoire, le sans cesse renouvelé, (Michel Perrin), le poète se tient aux portes de l’origine, il les ouvre, il creuse, il traverse dans la transparence le tunnel qui s’ouvre sur la fleur de la lumière.
C’est une descente dangereuse, (Rimbaud le savait), qui n’est pas donnée à tout le monde. Comme le chaman, le poète est un être qui possède des outils cachés pour maîtriser la descente. Après la descente des chamans, l’usage est de brûler les masques, car ils sont devenus dangereux, imbibés des forces des esprits.
On a brûlé les livres de tous temps et il semble normal que la poésie se vende peu et souhaitable qu’elle dérange.
Dans le monde des origines tout communique et la poésie de Pierre nous le dit à chaque page. Les rencontres y sont variées et imprévisibles, c’est pourquoi elles nécessitent une grande force d’âme comme l’amour.

[Cécile Odartchenko]

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