Cécile Odartchenko, Extraits de Journal II

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Cécile Odartchenko (extraits du Journal, II)

Travaux au lieu-dit L’Étang. Suivons le guide. Ainsi ce matin, voyant l’herbe givrée, je suis prise d’inquiétude et je vais en robe de laine, pieds nus dans mes chaussures plates, jusqu’au calvaire pour examiner mon bambou pubescent (qui est encore petit, mais que je sais géant et de plus dont j’ai admiré dans le catalogue les superbes cannes bleues ainsi que la nouvelle pousse, de la grandeur d’un enfant). D’abord, je pose le pied sur mes rondins de bois, ils glissent comme une patinoire. Je décide de traverser l’herbe. Elle craque comme un biscuit, surtout les feuilles mortes, réunies par petits tas dans les creux, entre les touffes. Du coup, mes pieds ne sont pas mouillés, car j’écrase simplement le biscuit, là transparent, là brun, feuilleté, enroulé sur lui-même comme une fine tuile. Le jardin est une grande confiserie, sucres d’orge et sucre filé, pâtisseries croquantes et promesses de gourmandises succulentes, douces ou fermes, luisantes, baignées dans le sirop de jeunes plantes, laquées comme des canards, plus tard, au printemps, lorsque l’abondance des jus débordera de partout et qu’entre colle sucrée et poudre de pollens, les insectes bourdonnants, dans l’ivresse, vont perdre la tête. Pour l’instant, que fait la mienne ? Regardant, ou bien respirant l’air frais, ou encore écrasant la végétation croustillante, mes sensations en appellent d’autres, qui se précipitent, comme si je tirais sur une chaîne ou encore que je lâchais la poignée de l’enrouleur et que la chaîne se déroulait brusquement à toute allure, entraînant avec elle dans le mouvement de rotation tous les chaînons, tous les jours, toutes les saisons et avec elles toutes les amours. De la fenêtre de la salle à manger, je vois autre chose derrière le grand portail, la silhouette maintenant dénudée, torturée, du grand noyer des Cadas. Sa forme me fait une impression particulière, parce que je l’ai dessiné et peint sur un petit tableau. De même, j’ai dessiné il y a longtemps et peint le marronnier. L’harmonie des branches n’est pas seulement devant moi, elle est en moi, sans doute inscrite puisqu’en regardant l’arbre, chaque fois, je le reconnais d’une façon toute particulière. Banal, et pourtant qu’y a-t-il de plus ? Derrière cette fenêtre où je me tiens, regardant l’arbre, le décrivant, et autour de lui le jardin, les images se superposent lentement et mes myriades de neurones enregistrent toutes les images comme un film. J’en tire une et tout le film se déroule, pas d’images cramées dans mon laboratoire. Pourquoi est-ce que je n’en fais pas un poème ? Rechignant à l’opération qui consisterait à coller contre une image une autre qui ne ferait pas partie de la bobine, du film arbre par exemple, et qui suggérerait une interprétation de ce que je vois, malgré mes réticences, je commence à chercher. Ne voilà-t-il pas que, sur le bord droit du cadre, en haut, là où se dressent contre le ciel les extrémités des branches de sureau qui ont encore quelques feuilles brillantes au soleil, je vois se percher un bouvreuil ; il se balance légèrement, le bouquet de branches lui-même est très léger, aérien, et j’oublie l’image ou la référence que je cherchais. Je suis donc, malgré moi, malgré le film des images multiples, exclusivement là, devant ce que je vois, à l’instant même. L’approche de l’hiver pétrifie le spectacle, plus de feuilles, ou de marrons, ou de noix. La nature presque immobile, cérémonieuse, les oiseaux comme intimidés qui se perchent et s’envolent au plus vite. Et on se plaint du temps qui passe ? Est-ce que ce n’est pas parce qu’on ne prend jamais le temps de s’arrêter, comme l’arbre qui paraît être en arrêt ? Et pourtant ! Imperceptiblement, il grandit et je sais que celui-là ne tardera pas à toucher le carreau, qu’il vient lentement, mais sûrement à ma rencontre. Cependant, cet étirement vers le haut et tout autour – à vouloir peut-être, avec le bout de ses branches, un jour, toucher les quatre coins de l’horizon – est tellement patient, obstiné et lent, qu’on ne peut le voir. Ce ne sera pas le cas avec le bambou pubescent qui, lui, va nous impressionner par des jaillissements spectaculaires ! Je veux voir cela !

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Rempoté cinq boutures de rosiers : sur cinq, quatre ont des racines très visibles et un a une racine énorme. Je les ai mis provisoirement sous le petit toit où le soleil tape en matinée et va réchauffer les pots qui en ont bien besoin, car sur la table de marbre de la terrasse, ils ne recevaient plus de chaleur, le soleil couchant n’ayant plus la même force. J’étais sceptique sur l’un deux qui n’avait pas d’œilleton, pourtant je l’ai trouvé avec une belle touffe de racines régulières en couronne. J’espère que la terre va leur plaire. Mélange de terre de bruyère, de terreau de la forêt, de terre du jardin. Un si bel effort de la part de la plante mérite des égards et que je ne la laisse pas geler en hiver. Les pinsons mâles et femelles sont en visite. Le mâle rose est particulièrement joli, comme une petite perruche. C’est leur nom qui est un peu décevant, ils en méritaient un plus joli. De la famille des frigilles, fringilles, fringilla coelebs : c’est déjà plus intéressant. Et le gros-bec qui s’appelle coco thrauster, j’imagine que ce nom latin a quelque chose à voir avec le perroquet. Dans la même famille, le bec-croisé perroquet, en effet. Je ressens comme une interdiction d’utiliser les noms magiques des oiseaux qui ne viennent pas, comme si les nommer était gommer l’honneur qu’ils me font de venir et que je doive attendre patiemment, sans souffler mot, tant qu’ils ne sont pas là. Midi un quart. Visite époustouflante du pic-épeiche qui se perche après avoir volé frontalement vers l’arbre, montrant son ventre rouge orangé et son dos noir et blanc ; j’ai à peine le temps de le voir, il plonge vers le sureau. Pendant ce temps, une tourterelle beige reste assise, tranquille comme un hibou. Les pinsons, peut-être excités eux aussi par cette visite, font des allers et retours rapides et empressés. Chacun sa tactique pour ne rien rater du spectacle. Si j’achetais au marché aux oiseaux à Paris plusieurs touffes de millet vert et que je les suspendais dans les branches du marronnier, j’aurais peut-être des visites plus prolongées. Une deuxième tourterelle est venue rejoindre la première et même une troisième. C’est agréable d’avoir le pinson devant soi, qui chante cui-cui, cui-cui ! Bref message, peut-être pour dire simplement : je suis là. C’est suffisant, la présence merveilleuse se passe très bien de boniments.

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Je me fais toute petite et bouge le moins possible derrière ma baie vitrée car les oiseaux que je regarde m’ont à l’œil. Heureusement, il n’y a pas de garçons de café qui passent et ma petite bouteille d’encre de Chine tient lieu de café serré. Dans le brouhaha du boulevard Saint-Germain, où il y a une cacophonie de roulements de voitures, de klaxons et de téléphonies, le passage de tel ou tel visage connu est sans importance, d’autant que l’on peut reconnaître les visages, mais n’avoir rien à leur dire. Ici, dans le silence rompu seulement par quelques trilles ou croassements, la présence est d’une extrême densité, l’arbre comme entièrement tendu dans l’attente des visites furtives, les branches perchoirs tendues avec une patience qui ne se dément jamais. Attente pure quel que soit le temps, jamais trahie par une invasion qui serait indésirable, les oiseaux aux couleurs et caractères bien différents se succédant sans dommage pour qui que se soit. La mésange occupée sur sa tranche de lard, le pic épeiche récoltant les fourmis, le merle venant choisir la graine de tournesol ou de pois chiche, les moineaux friquets se contentant des graines plus petites, l’écureuil fouillant les feuilles mortes à la recherche des dernières noix, chacun à sa tâche de jardinage, de nettoyage. Occupation bénie des dieux parce que non comptabilisée, pas de SMIC, pas de 35 heures. Quel bonheur ! Séparation de mes plantes comme je l’avais prévu : celle dont la racine était cassée n’en a pas fabriqué de nouvelles, elle semble avoir pompé le suc pour vivre uniquement par le bout de sa tige tronquée. Aura-telle envie de vivre séparée de sa jumelle ? Peut-être pas. Mon excuse pour avoir commis ce crime ? La curiosité et aussi l’apport d’un terreau plus riche, moins compact, ce qui a réussi au bégonia : ses nouvelles feuilles sont rouges comme des langues, très duveteuses, et garnies de papilles très développées ; on dirait des petits morceaux de moquette. Une troisième feuille est en train de sortir au pied de la première, mais ne se distingue pas bien encore. Ce spectacle, c’est celui de la volonté de vivre, de la diversité aussi. L’acte (qui n’en est pas un, au sens d’action, de faire quelque chose) de regarder serait insupportable s’il ne se passait rien, il faut absolument qu’il se passe quelque chose et l’attente se justifie d’autant plus que l’on devine à l’avance qu’avec beaucoup de patience, il va forcément se passer quelque chose d’extraordinaire. Quoi de plus ordinaire cependant que le vol des oiseaux dans la campagne ou le déplacement d’un scorpion sur le sable du désert ? Or on s’émerveille. Le soir, le public regarde avidement sur Arte le monde des animaux. La perspective d’un monde éteint où il n’y aurait plus ni animaux ni plantes est ce qu’on peut imaginer de plus terrifiant. On sait pourtant depuis peu qu’on contribue à accélérer la destruction de l’écosystème. Décrire pour retenir, une ambition sans doute dérisoire quand on a pris la mesure de la fragilité du bonheur d’être encore là. Et pas seulement nous pour le voir mais le monde que nous aimons pour être vu.

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Hier soir, lecture sur le canapé et tout à coup urgence d’aller regarder dans les pots de mes bégonias. Autre miracle : dans la journée (elles n’y étaient pas lorsque j’écrivais entre 9 et 10 h), des feuilles nouvelles ont fait leur apparition ; elles sont cinq dans le grand pot vert et une dans le pot d’origine, plus petit. Reprise en fête donc et splendeur de mes plantes en perspective. Romain s’est mis à ma table en fin de matinée et a regardé les écureuils. Tout à l’heure, je l’ai conduit à la gare. Départ de nuit avec la Grande Ourse au-dessus de la maison, un halo autour de la demi-lune, des portails entrouverts sur des cours éclairées, des volets ouverts sur des tables de petit-déjeuner, quelques voitures attendant de démarrer et, à la gare, la foule des étudiants qui prennent le train. Maintenant, le ciel d’un bleu soutenu, les arbres qui se profilent en noir et le silence de la maison. Je ne peux m’empêcher de tirer mes pots sous la lumière de la lampe pour voir pousser les feuilles qui sortent de terre, tout à fait comme des champignons, ce qui me donne encore plus l’impression que ma plante est d’un règne intermédiaire entre l’animal et le végétal. La couleur même des feuilles du bégonia va dans ce sens, car on dirait que par la tige, la couleur vineuse (sang) envahit la feuille verte. Le gaufrage de la feuille en dessous ressemble beaucoup au gaufrage des tripes, et les feuilles nouvelles, rouges, roses et velues, à de la couenne de porc. Le dessus de la feuille est une fourrure, un cuir très particulier et très beau qui, imité synthétiquement, ferait des vêtements somptueux – on dirait du crocodile poilu. Je lève la lampe pour mieux voir : les feuilles brillent, attrapant la lumière dans chaque petite proéminence conique, porte-poil, comme des cristaux – la feuille est également frangée de poils sur le pourtour. Je suis estomaquée par tant de sévère beauté. D’ailleurs, la plante, sachant qu’elle a forcé son capital beauté dans ses feuilles, ne fait qu’une fleur très modeste et gracile. Ces feuilles, dans leur pot, entièrement tournées vers la lumière, sont-elles en communication avec le jardin ? Elles le sont par l’échange de lumière, mais il y a autre chose. Je me plais à imaginer quelque mystérieuse correspondance. La plante, qui a végété après séparation du rhizome et a décidé de redémarrer (peut-être à cause du changement de terreau, du bâtonnet de minéraux), manifeste sa vitalité – acceptation de l’environnement et du traitement.

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La foi prend toutes les formes imposées, elles sont rigides mais variées. Le témoin universel pour la foi, ce n’est ni Jésus ni Mahomet ni les prophètes, mais l’arbre. Il est la présence constante de ce qui s’élève, à l’intérieur duquel la sève monte et descend, il est réversible et pas seulement dans l’imagerie ancienne, il pompe la lumière de Dieu à travers la croûte céleste, par les racines… Il l’est naturellement puisque les boutures prennent, quel que soit le sens que l’on choisit pour enfoncer en terre le morceau de branche coupée. Les racines ont le même développement que les branches et si on veut verser de l’engrais au pied de l’arbre, il faut le faire à l’aplomb des extrémités des branches les plus extérieures. Si l’arbre est au centre de ma vision, c’est qu’il représente ce qui en moi contient et distribue la force. Pour Van Gogh, il est torche, pour Mondrian, il est le passage obligé vers l’abstraction. Le mien, les miens, en ce moment, attrapent la lumière par leurs branches hautes, tout en étant comme immobilisés par le froid. Il n’y a pas du tout de vent et l’herbe est un peu blanche ; c’est l’immobilité presque complète qui permet de saisir l’essence du mystère, peut-être comme le squelette, le crâne, qui permet d’approcher l’idée de la mort, mais le crâne ou le squelette, ou tout être figé, contient le vertige de l’interrogation. Tant que l’homme s’affaire, il ne confie rien, il masque ; d’une certaine façon, on pourrait, comme on retourne l’arbre, retourner les évidences et dire que du côté de la vie est la mort et que du côté de la mort est la vie. Il n’y a peut-être que cette intime connaissance, mise ensuite à toutes les sauces et couverte de tous les oripeaux, broderies, tissages divers de fils d’or et d’argent, de perles, de pierreries, de papier… Autre chose : l’image des noix enterrées et de l’écureuil. Nous vivons sur des territoires de mémoire – mémoire et surimpression, couches nombreuses superposées –, évoluer sur le territoire comme un écureuil, comme un sourcier, c’est un art, sentir la baguette vibrer là où le trésor demande à être exploité… Nous sommes tous installés sur des mines d’or : les branches du marronnier éclairées prennent l’aspect de branches fondues dans un métal précieux, cuivre jaune, laiton, vermeil. Seule cette transformation permet d’assister à l’avènement de la lumière. La splendeur émerge tout doucement de la nuit, du brouillard, de l’indifférencié ; par expérience, je sais que c’est une splendeur passagère, comme celle de la jeunesse, c’est parce qu’elle est passagère qu’elle provoque l’émotion. Avec la lumière, la crainte de la nuit, avec la nuit, la distance des étoiles et l’attente du jour, une douleur possible et qui pourrait être insupportable si on ne dormait pas pour supporter l’attente. Effroi profond à l’idée que le soleil pourrait ne pas se lever – des hommes l’ont certainement éprouvé –, la croix, l’arbre simplifié, c’est l’homme, c’est nous.

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Avant de m’endormir, hier, lu quelques pages de Tanizaki, Éloge de l’ombre, et le passage concernant les objets aux reflets sombres, les reflets d’or dans la laque distillant la lumière de la lampe au cœur d’une chambre ténébreuse. La lumière douce (comme celle d’une lanterne) de la lampe à abat-jour posée à ma gauche et éclaire doucement mes pots – deux verts vernissés, de couleurs différentes, l’un, le plus large, vert clair, l’autre, rapporté du Limousin, d’un vert plus bleu – les autres pots, couleur de terre claire, l’un en terre véritable, les autres en plastique – mais de formes agréables. Présence donc, non seulement des plantes (fleur de la passion qui pousse entre les pots de bégonias), mais présence des pots, admirables eux aussi, comme les poteries posées en haut des cheminées. Nécessité sans doute de retourner au musée de Beauvais pour aller regarder encore une fois les poteries, les vases en terre aussi, qui m’ont fait réellement jouir une fois. Cette relation forte avec le pot et son contenu, relation qui est à la portée de tout un chacun, du plus humble au plus riche, mais surtout le plus humble, qui n’importe où, en ville, sur un balcon, un rebord de fenêtre, aligne ses géraniums, ses plantes médicinales, son herbe à chat. Le pot contenant la plante – particulièrement les bégonias samsonianas car ils aiment pousser serrés – est rassurant de la façon la plus essentielle et primitive, comme un ventre maternel. Dans le terreau, bien au chaud, la plante se développe comme un fœtus qui aurait le droit de sortir à l’air libre ses petits moignons et puis de grandir et s’étaler en parasol protecteur des plus petits. L’alignement lui-même, comme tout alignement de chiffres sur une page, de notes de musique, d’oiseaux sur une branche, rassure parce que c’est l’amorce de la répétition. Répétition création, de l’un engendrant toujours de l’autre, à l’infini. La permanence, donc, inscrite dans la présence du pot, de son amicale patience.

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Je vois le jour poindre et j’ai besoin de me lever. Alors, miracle et cadeau magnifique ! Il a neigé cette nuit. Un centimètre au moins repose sur toutes les branches immobiles et sur l’herbe. Le ciel est encore un peu plombé (bien qu’il soit en train de virer au bleu), il n’y a pas un souffle de vent, pas d’humidité non plus, pas de goutte d’eau de dégel. Le jardin est pris dans sa gangue blanche, et c’est absolument merveilleux. Il y a tellement longtemps que je n’ai pas vraiment vu la neige. Et là, je ressens très fortement le bonheur d’avoir fait ce choix d’être à la campagne et de voir cette beauté tranquille. Je me suis préparé mon petit-déjeuner, dominant l’impatience que je ressentais d’aller à ma table, devant ma fenêtre. Et j’ai préparé le thé avec le nouvel Earl Grey acheté hier, les muffins toastés, le beurre salé de Guérande et le miel de châtaigner dans le thé. Je déguste lentement ce privilège inouï d’avoir un si bon petit-déjeuner, d’avoir derrière moi la bibliothèque bien rangée, et de savoir que dans un moment, je vais m’installer devant mon jardin recouvert par la neige.

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Je lève les yeux et voilà la neige qui tombe à nouveau (je sentais bien que le ciel était encore chargé). Ce sont de gros flocons. Le rouge-gorge se perche sur la brique posée sur le plastique noir qui recouvrait la table pour recueillir les graines de millet. Il a la patte dans la neige et sa tache orangée fait plaisir à voir. J’appelle Danie pour partager avec elle mon émotion. Nous savons tous que les terribles gosses de banlieue éprouvent une nostalgie terrible de la nature et que le bonheur des enfants défavorisés lorsqu’on les emmène (exceptionnellement) à la mer est indescriptible.

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La neige recommence à tomber dru et m’attire à nouveau devant la fenêtre, au bureau, car je me sens intimement, physiquement liée à mon paysage, éprouvant le besoin de lui rendre hommage à chaque changement d’humeur ou d’état, comme dans la relation amoureuse, on ne supporte pas le regard vide de l’autre lorsqu’on a quelque chose à dire, ainsi, j’imagine que la nature présente, et si belle aujourd’hui dans sa parure blanche comme une mariée, ne supporterait pas que j’ai des absences, que j’ignore sa beauté. Noces d’hiver, pour reprendre le titre de Camus, ses deux petits livres que j’ai tant aimés à seize ans, Noces et L’Eté.

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La neige a cessé de tomber depuis longtemps et le soleil l’a fait fondre sur les branches et sur l’herbe qui a reverdi par endroits. L’une des pousses de fleurs de la passion retient particulièrement mon attention, elle qui est devant moi. C’est la plus belle, la plus grande. Est-elle particulièrement heureuse d’être le plus près de moi ? Je me penche un peu pour voir celle qui est derrière l’ordinateur sur le coin gauche de la table. C’est la plus chétive (il y en a trois autres, cinq en tout et une dans un bar dans ma chambre à coucher, celle-là vraiment minuscule). Je rapproche ce pot en espérant que cela va donner à cette plante un peu plus de joie de vivre. Pendant le dîner, la neige est encore tombée et tombe encore. Cette fois-ci, deux centimètres sans doute. L’herbe complètement recouverte et les arbres tout blancs, très chargés. J’allume une bougie pour ne pas allumer la lampe et voir un petit peu au-dehors. Grâce à la bougie, le cercle de lumière est restreint, il s’arrête aux pots devant moi qui luisent avec de beaux reflets, les poupées se dressent entre les feuilles de bégonia comme des personnages de théâtre et j’apprécie l’Éloge de l’ombre.

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La neige tombée hier soir et pendant la nuit couvre tout, une épaisseur de 4 cm, je pense. Silence et immobilité sous un ciel légèrement rose.

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Sous le ciel d’un bleu très pâle et avec des teintes roses sur les bords, le jardin enneigé est baigné aussi dans une légère brume blanche qui diffuse cependant un ton légèrement rose, car le soleil n’est pas loin. La haie noire ordinairement est gris perle. Tout est passé au blanc, comme dans les tableaux d’André. Je l’appelle. Ils sont aussi sous la neige et reviennent après avoir fait des photos. Il parle du soleil qui se lève. En lui parlant, je vais vers la fenêtre de la cour et je vois en effet le ciel couleur abricot très pâle et le soleil qui sort derrière le champ des Cadas, d’où cette très légère teinte que j’avais perçue du côté du verger. Maintenant, d’ailleurs, elle envahit les branches du marronnier. Tout va être rose thé très pâle pendant une demi-heure peut-être, puis la neige va commencer à fondre.

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Hier, expédition avant le déjeuner pour trouver des appareils photo jetables. Ai dû aller jusqu’à Bresles par les petites routes enneigées et glacées – impossibilité de freiner dans les tournants, allant à droite alors que je voulais aller à gauche, un très gros camion en travers de la route à Fouquerolles… J’ai eu un peu peur d’y rester (bloquée sur un bas-côté). Et j’ai mis presque deux heures, aller et retour. À l’arrivée, plus de soleil mais encore de la neige sur les arbres. Vers 14 h, réapparition du soleil et le bouleau dans la cour comme un lustre en cristal, tout trempé de neige fondue qui ne s’égouttait pas à la même vitesse que la pluie. Fait encore quelques photos. Puis, je me suis occupée d’Agnès Lioté et de R. Caillieret, de sortir mes projets de l’ordinateur et d’aller porter l’un et porter l’autre à l’inspection académique. Au retour, vers 16 h, début du coucher de soleil, la plaine couverte de neige, caressée par la lumière abricot. Je me suis précipitée dans la maison pour prendre mes appareils et partir en promenade vers le point le plus haut (réservoir), d’où je pouvais tout voir. Fait je crois de belles photos, neige bleue, mottes de terre sous la neige attrapant la lumière rosée, brouillard s’élevant dans les creux du village enneigé sous le ciel rougissant. Le ciel très pâle avec des couleurs délavées, de bleu, de rose très pâle, rose thé, rose plus soutenu. L’envol bruyant de perdrix cachées dans un buisson au bord du chemin, toutes sortes de traces d’animaux dont de très grandes, un peu surprenantes. Une très grosse machine à labourer avec ses fers brillants sous le soleil. Je suis tombée dans la neige à ce moment-là et j’avais les mains glacées. Plaisir très grand d’être là, à observer une très grande beauté, toujours la beauté qui laisse un sentiment bizarre.

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Vendredi, lorsqu’il a neigé et que je suis sortie dans la cour, spectacle superbe de deux toiles d’araignée brillantes au soleil et tissées entre le mur et le manche d’une pioche. Comme si les araignées avaient été dérangées par la neige et qu’il leur avait fallu précipitamment tisser un nouvel habitacle. Elles avaient fait cela visiblement dès que la neige avait cessé de tomber, car autrement, il y aurait eu des flocons pris. C’est la fraîcheur de la toile qui en faisait quelque chose de miraculeux. La rapidité aussi du tissage et le fait qu’elles étaient deux, jumelles, les deux araignées s’étant mis d’accord sur le bon choix du support et ayant abandonné l’idée de compétition (« Moi, je tends mon piège ici et toi, là-bas »). Non, là, sinistrées sans doute, elles avaient été obligées à faire bon voisinage sans se poser plus de questions. Et les toiles, régulières, grandes et belles, scintillaient comme des parures très précieuses. Rappel des toiles de soie si fines de la mère de Xiu Xiaque. Étalage du grand art, à la porte de la maison dans la montagne. Je n’ai rien dérangé je crois, donc peut-être qu’elles seront encore là demain.

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Je trouve un pull et mes gros chaussons chinois. Je regarde mes photos de neige. Mes bégonias sont fidèles au poste – velours vivant. Hier soir avant d’aller dormir, regardé la pleine lune sur le jardin phosphorescent. Maintenant, par contre, la nuit noire, et sur la table les curieuses graines, très belles comme des chocolats de fruits exotiques, qui ressemblent à de gros haricots pleins de marmelade de coing. Mystère de cette graine. Comment pousse-t-elle ? Que lui faut-il pour germer ? J’en ai mis dans du coton humide. Peut-être doivent-elles hiverner ? En mettre dehors dans un bac, et dans un mélange de terre et de sable au nord, au bas du mur, avec les boutures. Un collier aussi serait joli.

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La minuscule fleur de bégonia au bout de sa tige gracile me fait signe. Elle est là depuis des jours, des semaines, ne fane pas, semble-t-il, a quatre pétales simples, deux grands, deux petits et un tout petit cœur de pollen. À côté d’elle, une petite graine dans une enveloppe rouge. Ainsi peut-être, ma vie, minuscule production sur fond de feuillage somptueux et rhizomes très généreux. Fleur tout de même. Enfin, savoir ce que l’on est, c’est bien difficile. Et tous ces signes d’existence, la maison autour de moi, l’agencement, le jardin, sortes de preuves, ne prouvent rien. On dirait par moments que toute mon existence passe par cette observation quotidienne, qui passe par l’écriture de ce que je vois, de ce que je ressens, et l’acte même d’écrire, de tremper la plume, de ressentir sa souplesse sur le papier, d’entendre ce bruit léger et régulier qui gratte, de voir les lettres se former et en aimer le tracé. D’écraser légèrement le bec au moment du trait, de l’accent ou du point. Ainsi, peut-être que l’acte d’écrire se rapproche de plus en plus de l’activité essentielle qui est le lien, par la forme même des lettres, entre moi et le petit monde qui m’entoure. Le lien, la forme. Le lien comme la vrille de la plante qui s’accroche et grimpe au mur, au treillage, treillis des carreaux de la page, le long desquelles lignes court le lien d’une chose à dire qui prend forme, mais une forme mystérieuse et virtuelle, fantomatique et invisible, la forme qui va s’élever peut-être du texte écrit et agiter ses draps blancs. Forme pleine d’une présence au monde, gonflée par les désirs, les affects, les souvenirs peut-être qui m’ont appris à sélectionner, à aimer peut-être ceci ou cela plutôt qu’autre chose. Forme molle comme le fantôme qui change de forme tous les jours pendant que l’écriture, elle, continue à faire lien, à entraîner les lettres et les mots pour cerner, pour attraper dans ses filets la forme qui flotte comme la nappe de mazout sur les vagues et que la plume pourrait essayer de pomper pour en faire quelque chose d’ordonné.

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Toute la bordure de la feuille de bégonia est ourlée de poils rouges comme des cils. C’est un fil rouge très fin qui borde la feuille verte alvéolée, il est aussi ondulé comme le serait le bas de l’ourlet d’une jupe plissée. Ce matin, en arrivant, j’ai trouvé la petite fleur blanche à quatre pétales sur la table et j’ai pu constater qu’elle portait aussi des poils au revers de ses pétales. Toutes les parties de la plante, les petites graines dans leurs réceptacles verts, sont aussi poilues. Les poils doivent servir à retenir des insectes, lesquels ? Ou bien la plante est-elle hybride d’un animal très poilu dont elle se serait séparée il y a très longtemps, préférant la sédentarité aux voyages aventureux ? Autre question : pourquoi les feuilles de ces bégonias ne fanent-elles jamais ? Quelle est la durée de vie de cette plante qui se multiplie vers le bas, à l’infini, semble-t-il ? Est-ce que ce qui me touche le plus dans les plantes et celle-ci en particulier, c’est sa grande patience ?

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La pluie, qui s’est remise à tomber et détrempe le tas végétal pour le transformer en compost, richesse, or brun, à réutiliser pour faire prospérer les nouvelles plantes, oblige à rendre hommage à cette opération de recyclage permanent. Peu enclins à nous réjouir de la mort malgré ses incontestables avantages, nous sommes programmés pour préférer la couleur à la nuit, la lumière à l’ombre. Tanizaki, lui, avait bien compris ce que la nuit et l’ombre enferment comme trésors. Extraordinaire description des femmes japonaises de l’ancien temps, aux visages peints en blanc, lèvres vertes et dents noires.

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