Cécile Odartchenko, La présence merveilleuse se passe très bien de boniments (extraits du Journal, I)

« La situation idéale pour un travail cinématographique serait selon moi la suivante : pouvoir disposer de millions de mètres de pellicule après avoir filmé systématiquement, seconde après seconde, jour après jour, année après année, toute la vie d’un homme depuis sa naissance jusqu’à sa mort »

(Tarkovski)

Mais le corps ? Il est là pour admirer le monde et voir, entendre, goûter l’Autre. Fantastique univers de fibres optiques, de chaînes à communiquer, de papilles creusets, roses puits du toucher, du goûter, de tissus plus complexes que jungle, lianes vives gorgées de sève rouge, lianes sèches, broussailles, pellicules de mue, tous les sens en batterie, la cuisine ambulante travaille à guichets fermés, les rêves sont au four. Au réveil, après une dégustation fugace, il s’agit de repartir cueillir au bord des routes les simples odorants, ne rien laisser passer sans le voir, sans l’enregistrer, le moindre vol d’oiseau non identifié, qui réveille l’humeur chagrine du ciel peut-être gris, un souffle de vent dans les branches, leur balancement pensif ou furieux, la couleur qui change de ton à chaque instant, du commencement du jour jusqu’au coucher du soleil. Là, un moment grandiose : sortie de tout l’arsenal de splendeurs – au cas où, paresseuse, on aurait perdu son temps et, jusque-là, rien vu – comme le coup assourdissant des cymbales d’argent en fin de symphonie, ovation silencieuse de ceux qui se lèvent après un repas et, debout sur la terrasse, se tiennent coude à coude, hanche contre hanche, pour contempler, rendre grâce. Le spectacle, trop absorbant peut-être, nous fait grâce, les portes se referment sur la nuit. Alors entre dans la maison sans crainte. Allume une à une tes lampes qui vont se refléter comme des lunes sur le fond de velours et faire reculer les étoiles. La lampe te prend dans son cercle et ne te lâche plus. Les plantes, alignées dans leurs pots, retiennent leur souffle, cessent de pomper le soleil, se concentrent sur les racines ; c’est l’heure de pomper par le bas, pour grandir encore un peu dans l’ombre. C’est le moment du livre, dans le silence, l’apparente absence des choses. Celui que tu ouvres contient le plus grand mystère. Une main inconnue mais amie, quelque part, pas si loin, sur la même terre que toi, a pris la plume pour tracer des signes et traduire des sensations. Les sens enchevêtrés distillent les signes, traces multiples aux enroulements divers, boucles ou bâtonnets, dont disposent les êtres aux langages nombreux, étranges mais traduisibles. L’encre amie, ignorant les frontières, se prête à l’expression de la pensée. Et la voilà qui ouvre les portes de la nuit, ses chemins de lumière, de musique, de partage, pour qu’au plus près des traces tu chantes avec celui qui a écrit le monde tel qu’il a été aimé et perçu par lui, et cette voix porte un nom reconnaissable entre toutes les voix ce soir, cette nuit, cette voix unique entre toutes, mais demain peut-être une autre. Les poètes sont légion. Nus et tendres comme des anges, ils palpitent dans les pages du livre et, dans la cage grande ouverte du cœur, viennent se poser comme des colombes.

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Considérer calmement les différentes formes de jouissance possibles, aujourd’hui pour moi le thé, le pyjama de velours, la plume, le cahier sous le bord de la main et sa surface lisse, le chiffon à encre – les plantes, le jardin, les livres – et un tout petit peu mais très peu la nourriture (oreilles de lièvre du jardin, radis), bientôt les légumes du potager. Le parfum de l’air le matin en ouvrant la porte, légère odeur de fumée de bois qui vient sans doute de la maison des Boucher qui auraient rallumé leur chauffage ou bien de celle des Cadas. Supériorité de leurs systèmes de chauffage, tout au bois, ce qu’ils peuvent encore se permettre étant à la campagne – surtout Guy qui fait le bûcheron – mais qui prendra la suite ?

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Montrer les choses, oui, mais les toucher, les voir, les entendre, les goûter, les humer, avant de les montrer. Et pour voir les oiseaux, leur donner à manger. Pour voir les enfants et leur donner envie d’écrire, comme aux oiseaux leur donner à manger. Remplir le buffet. Tirer les nappes. Les Mille et une nuits est plein de ces nappes tendues, de tapis déroulés, de voiles soulevés, de cordons de pantalon détachés, de tentes montées et démontées, ce qui rejoint la fête du soleil.

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9 h 15. Très belle matinée givrée, ensoleillée. J’ai dormi un peu plus tard, à cause de deux Colombo et d’un mal de tête qui dure encore un peu et qui doit être causé par le Gamay à 21 F, un peu indigeste. Le marronnier ensoleillé brille et luit, les branches du sureau aussi. Il suffit de savoir attendre. Un bout de jardin, un cantique. Une sorte de paix tombe sur moi, véritablement comme un manteau de soie qui m’enveloppe. Je pense à l’étole brodée du prêtre orthodoxe qui vous recouvre lorsqu’on vient se confesser à lui. On dit aussi : l’habit de lumière. Les péripéties de l’ego des uns et des autres ne peuvent pas faire leur entrée sur cette scène à grands coups de cymbales et de tambourins. La scène est illuminée pour le chant et pour les visites des oiseaux qui égrènent leurs petits couplets qui ont trait au quotidien : nid, nid, nid… graine, graine, petits, petits, petits… vie, vie, vie… Le diamant éphémère brille au brin d’herbe dressé parmi les autres brins et qui l’a reçu en cadeau par hasard, pas plus méritant que l’un ou l’autre. Les moineaux qui ne sont pas les plus beaux se gavent au buffet, comme des petits prolétaires toujours invités. Le merle observe le jardin, perché sur un morceau de poterie cassée. Le calme me caresse comme une plume d’autruche.

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Edik dit qu’il a souffert à cause de ses péchés. Quels péchés ? Chaque vie humaine est un trésor extraordinaire, précieux parce que toujours unique. Les plantes merveilleuses sont la copie identique de la plante mère, c’est en cela qu’elles sont inférieures. Et pourtant supérieures parce que patientes et sans fantasmes. Être ce qu’elles sont tout simplement et servir la beauté. C’est le besoin d’aimer qui déborde, qui affleure, le besoin de partager, de dire, d’écrire, de se fondre dans l’autre, et la douleur de ne pas pouvoir le faire. Les plantes, elles, ne peuvent aller dans les bras de l’autre plante, elles ont besoin des insectes et supportent avec style et élégance leur solitude obligée. Elles n’en donnent pas moins tout ce qu’elles peuvent donner. Donner tout ce qu’on peut, quelles que soient les circonstances, comme les fleurs, et ne pas s’appesantir sur nos fragilités dues au fait qu’on a le choix entre la beauté et la laideur.

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C’est l’automne et le ciel s’assombrit par moments, devient d’un gris particulier qui laisse filtrer une lumière olivâtre comme lumière d’éclipse. L’éclipse peinte par André sur une assiette en pyrex orange translucide est posée contre mon carreau. Qu’est-ce qui fascine si fort que je devienne mouche moi-même, arpentant avec les yeux la baie vitrée du bureau, aimant dans ce tableau, toujours le même, ses mouvements multiples, mouvements souples dans le vent du large, mouvements plus agités et anxieux des feuilles sous la rafale, mouvements très lents, perceptibles pourtant, de la plante qui grandit, qui s’affirme, qui gagne du terrain, inexorablement ? Le marronnier est rose ; il a de ce fait des feuilles plus nerveuses que le blanc, plus sombres, plus gaufrées. Un jardinier fou a planté dans son tronc une hachette, jour après jour, sans que je m’en aperçoive et mon arbre est blessé. Je l’ai pansé, goudronné ; il semble qu’il se porte bien et, cet été, j’ai découvert un petit avec trois feuilles que j’ai planté un peu plus loin, près du blanc rapporté de la forêt et qui pousse bien.

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Dans un cocon déjà, petite, enveloppée, serrée comme une momie dans ses bandelettes, saoule d’anis comme un bébé breton élevé au lait et au calva, ressuscitant chaque matin, m’extrayant de l’épaisse chrysalide de lin pour me glisser dans les robes à petits motifs fleuris, le tablier à carreaux et sourire hardiment sous les énormes papillons de ruban moiré. Je suis végétative, à peine plus remuante qu’une araignée ; comme elle, sans broncher, je vois passer les mouches, les oiseaux, se balancer les mésanges bleues ou les nonnettes, filer les hirondelles. Le vert du pré n’est pas une couleur, c’est une matière molle, épaisse, qui se dilate comme un soufflé, dans laquelle les fruits sont en suspension avant de tomber sur le moelleux parterre. L’humidité est au-dessus dans le nuage ; en dessous, elle tombe avec la pluie, s’égoutte alors de feuille en feuille, cascade jusqu’aux brins d’herbe, fait gonfler les écorces, les racines, les rondelles de bois, chemins japonais qui suivent la courbe naturelle de mes allées et venues. Dans la profondeur humide de la terre, le ver blanc gonfle lui aussi, savoure les racines juteuses, se prépare à sortir caparaçonné, antennes devant, pinces ouvertes, fossoyeur du jardin que je ne rejette pas quand je le rencontre entre deux coups de bêche, que je remets soigneusement à sa place, jalouse des mystères de ces vies souterraines qui, par la force des choses, échappent à mon investigation. Je me console en lisant Edward O. Wilson ou Fabre, Buffon, Maeterlinck, Rousseau, Jean-Marie Pelt, Stephen Jay Gould, Francis Hallé… La compagnie humaine ne me manque pas. Je me réjouis du passage ici de quelqu’un à l’occasion d’un déjeuner et parfois d’un weekend ; il ne m’en faut pas plus. Un rayon brusque de soleil, qui éclaire tout à coup une bande du pré entre deux arbres, me remplit de joie pure plus qu’aucune nouvelle et les exercices de souplesse d’un arbre dans le vent plus qu’aucun mouvement savant d’une Pina Bausch sur la scène du Théâtre de la Ville. Les corps n’ont pas la grâce des plantes et des fleurs, ni le parfum. Ils ont le langage et le bavardage m’assomme. Plus tard et avec du recul, assise non pas à la table en chêne devant ma baie vitrée, mais à l’autre bout de la pièce sur le canapé de velours jaune, je ne vois plus que des feuilles et elles sont éclairées par le soleil couchant. Elles sont alors, quoique vertes, de bronze toutes et d’or, et acquièrent une sorte de légèreté comme une immense parure de music-hall luisant sous les feux de la rampe. L’arbre gorgé de beauté fait sa profonde révérence, applaudi par le volubilis qui lui fait face, qui tend ses fragiles trompettes de couleur vers lui, comme des baisers, avant de se recroqueviller, de s’enrouler sur lui-même, cigare mouillé de pourpre délavée, espérant encore s’ouvrir à la connaissance du monde immédiat devant soi le lendemain matin, le temps encore, avant de mourir tout fripé, de féliciter le marronnier pour quelques marbrures supplémentaires, quelques dorures sur son costume d’automne et d’apparat.

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Le vent a augmenté et secoué les arbres. Le ciel s’est plombé, lumière glauque à nouveau malgré un rayon de soleil ce matin. La pluie a fait pousser l’herbe ; elle se couche sous les rafales de vent qui caressent le sol avec des écharpes argentées qui ondulent, se précipitent en grande hâte comme pour rattraper le temps perdu – elles n’iront pas loin, cependant, leur frisson est leur frisson, leur aventure à tous vents.

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Impossible, devant le jardin, d’éprouver le vide. Présence touffue de l’herbe, des plantes, des arbres, des branches et des feuilles, leur état naturel en suspension avant de tomber (les feuilles, les marrons, les noix, les pommes), avant de monter (les herbes, les fleurs, les graminées), état entièrement tendu vers un devenir, une patience de toutes les secondes bien plus importante et bien plus intéressante que la nôtre qui n’est qu’une impatience, comme si notre extrême mobilité n’était pas un don mais une tare et que notre tendance à nidifier, à construire, à nous identifier à notre espace, notre petit bout de territoire, n’était que le reflet de notre impuissance à nous enraciner véritablement, et que l’enracinement réalisé par les familles, les clans, les villageois et avant eux les seigneurs de la « motte » était véritablement le seul et unique objectif de tous les temps, d’où le drame quand nous voyons des villages brûler ou, après les tremblements de terre, partout, des vieux pleurant sur leurs ruines. Émotion devant des blocs de pierre, des pavés qui évoquent la possibilité de constructions durables, comme hier dans la cour du garagiste.

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L’oiseau qui chante ne donne aucun ordre, mais semble babiller comme en rêve déjà, bavardage de petites choses anodines, bilan d’une simple journée. L’éclat du soleil est fini. Maintenant le tronc s’obscurcit et l’herbe aussi derrière lui ; l’oiseau, qui s’en est aperçu en même temps que moi, a fini de chanter et peut-être mis sa jolie tête beige et noire sous l’aile. Il n’y a pas de vent ce soir et l’immobilité des branches et des feuilles, qui respirent quand même un peu par endroits, est impressionnante comme le silence.

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Le ciel est gris, d’un gris de noir de vigne délayé, c’est-à-dire un peu bleu aussi. Je ne sais pas où passe le soleil, mais la lumière est extrêmement vive et légère sur l’herbe et dans les feuilles. Est-ce parce que le soleil plombé fait couvercle et oblige la lumière à se condenser là ?

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Inquiétude pour mon bégonia qui étouffait dans son pot, devenu trop petit, et que j’ai divisé il y a deux jours. Il faut qu’il se remette de cette brutalité et qu’il comprenne les avantages de la nouvelle situation. À côté de lui, mes rudbeckias jaunes, triples, font un bouquet somptueux avec la branche d’aster mauve. Tout cela me cache un peu la vue sur le jardin. Je vais poser le vase sur la table de la salle à manger, j’écarte les deux portes pour faire une ouverture pour le regard ; l’assiette à éclipse d’André, flanquée à droite de la statuette copie d’ancien qu’il m’a rapportée de Crète et à gauche, de la petite lampe à huile avec papillon rapportée de Jordanie, resplendit. L’assiette, lumineuse, est de loin le plus bel objet. Séance de désherbage dans les allées par temps doux de printemps. Ramassage des dernières noix et de pommes à gogo. Anxiété à l’idée de toutes les compotes à faire ! Commandé les cèdres à encens et un carpinifolia comme j’en rêvais depuis longtemps. Se donner au moins trente ans pour le plaisir de les voir pousser ! Soixante-quatre ans la semaine dernière, moins trente, il s’en est passé des choses depuis mes trente-quatre ans ! Donc, bonheur de vivre, c’est tout, mais en créer les conditions, donc mettre la priorité à installer le confort ici, et travailler à plein temps pendant que c’est encore possible pour payer : le chauffage ; les toits ; la serre ; le passage d’une maison à l’autre ; l’installation de la grange ; les chiottes et une cheminée dans la petite maison ; salle de bains et chiottes en haut ; carreler entièrement la salle de bains et isoler ; faire des doubles portes et fenêtres, cela sans doute dès maintenant. En dernier, un bassin en longueur dans le jardin pour des petits canards et plantes aquatiques, plus acheter le terrain et petite chapelle. Et réparer les portails et portes vers le verger.

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Alors que je m’installe devant mon marronnier, un oiseau s’en émeut ; il était assis sur la poutre, s’envole précipitamment en se cognant au carreau et va se cacher sous les troènes. Je crois que c’est une femelle rouge-gorge. Le soleil éclaire la cime de l’arbre, il fait un peu froid, les feuilles ont beaucoup jauni depuis hier. En tout cas, celles du marronnier blanc, au fond du jardin, sont bien plus avancées dans leur violent dégradé de couleurs : marron presque rouge, d’un ton cuivré foncé, jaune vif et vert plus clair que le vert du marronnier rose. En baskets et robe de chambre de laine rouge, j’ai inspecté la bordure et les trous creusés par Jérôme pour la réception des bambous, trous à demi remplis de fumier de lapin. C’est très beau à voir et ça me remplit de satisfaction. Curieux qu’il ait fallu attendre quarante ans pour le faire (il y a des raisons). En me réveillant, j’étais anxieuse d’aller vérifier s’il y avait bien la largeur d’une allée entre les bambous et le marronnier. Elle y est, mais il faut commencer à l’élaguer. Fait aussi les trous pour les cèdres à encens. Le marronnier se gorge de lumière maintenant. Derrière lui, l’herbe humide et froide à la couleur de jade, couleur minérale un peu artificielle qui annonce l’interprétation du peintre. 7 h. Le ciel bleuit un peu, mais en allumant la lampe, j’ai encore l’impression qu’il fait nuit noire. Hâte pourtant de me lever et de noter la sensation confirmée par le voyage d’hier, que c’est juste d’être ici.

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Les gouttes de pluie s’alignent le long de la branche mince du bambou comme un collier de perles de verre brillantes. Dans le pot du bégonia transplanté dans un mélange de terreau et de terre de forêt sablonneuse, quelque chose pousse. On dirait un gros pois encore replié au bord de son germe. Dans le bac, les pousses de la fleur de la passion se garnissent de feuilles nouvelles, la tige est toujours très fragile. Je vais les transplanter puisque l’une d’elles a supporté l’opération. J’ai remarqué hier que les feuilles du marronnier blanc, en grandissant, sont beaucoup plus solides et farouches que celles du marronnier rose qui, cependant, en été, sont beaucoup plus foncées, plus épaisses, plus nervurées, comme plissées, gaufrées. Elles tiennent mieux à la branche et ont le temps de se parer de trois couleurs, le brun rouge apparaissant par taches d’abord dans le vert, puis le vert tournant au jaune par endroits, jusqu’à devenir parfois toutes jaunes avec quand même des taches de rouille. La feuille de marronnier blanc semble plus homogène, elle est moins épaisse, moins sombre, moins complexe, mais plus grande, plus simple. C’est aussi avec plus de simplicité qu’elle meurt, comme si le cœur lui manquait brusquement, et plouf ! Tous les préparatifs de printemps dans les plates-bandes rééquilibrent l’impression générale ; la vie est incroyablement présente, malgré les feuilles qui tombent. Les glands ramassés dans la terre de forêt germent ainsi que les bulbes ; les muscaris bleus pointent déjà leurs feuilles. Je pense à tous les bulbes de tulipes enterrés sous les pelouses et les autres petits bulbes divers, d’iris de Hollande, de fritillaires, de crocus. Les anémones ont des bulbes spéciaux, moches, comme des corps de grosses araignées recroquevillées… Certains commencent à germer aussi. Je les ai gardés un peu trop dans la maison avant de les planter. J’espère qu’il n’y aura pas de conséquences désastreuses. Déjà, tout le travail de ces derniers mois laisse présager de multiples ravissements l’année prochaine. Les arbres ne sont là que pour scander leur approbation comme de grosses cloches. La terre est le grand bouclier, le gong qui reçoit les marrons bondissants, les noix, les feuilles, les averses. Elle tressaille, elle vit, tout est en germe dans ses entrailles. Je soulève les plantes vivaces, je secoue leurs racines, prépare un nouveau terreau pour découvrir si elles auront là de meilleures conditions pour s’épanouir. Là où j’aurai fait ce travail, les plantes seront deux fois plus belles. Retourner les plates-bandes de vivaces, c’est facile dans ces conditions. Il faut le faire sans faute chaque année pour que la terre n’ait pas le temps de se tasser, l’alléger avec le sable forêt, le compost, pour que les racines soient à l’aise, mais aussi que le mélange soit nourrissant. Car les plantes mangent et certaines sont voraces.

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Je lis, assise sur le divan, mais sans cesse, j’ai besoin de lever la tête, mon regard attiré par les tons vermeils, cuivrés et dorés, rutilants du feuillage derrière ma baie vitrée. Présence insistante de la couleur, de la lumière, de la transparence des feuilles du bambou, du rayonnement des feuilles du marronnier et devant, toutes tournées vers le jardin, les feuilles épaisses mais quand même transparentes, en éventail, du bégonia vert et chocolat, elles aussi au spectacle derrière la rampe, pots alignés avec les pots de minuscules fleurs de la passion, enfants emmenés à l’opéra de la nature par des parents en grand apparat. Je regarde un très grand aquarium, le bambou est une algue et l’arbre un banc de poissons d’or jouant avec une pieuvre géante, béate, qui étend ses bras branches vigoureux, le tout en suspension dans l’élément humide qui est de l’air, qui est de l’eau, une soupe de feuillages hachurés, hachés, rôtis, déchirés, déchiquetés. L’une des branches bras du marronnier, la plus forte, est celle, horizontale, à laquelle nous pensons qu’il serait souhaitable d’accrocher une balançoire pour les enfants. L’enfant qui se balance comme un battant de cloche confirme l’existence de l’arbre comme instrument d’un cérémonial sacré au centre du jardin. Il est le goupillon géant, l’instrument des baptêmes, des mariages et des enterrements. Il est le flambeau, le candélabre, le lustre immense, la lanterne magique, le lampion éclairé du dedans.

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Sous mes yeux, les fleurs de la passion, encore très petites, prennent tournure. À droite, deux plantes de la forêt, rempotées, grimpent. L’une d’elles ne survivra pas au rempotage car, n’ayant pas idée de la profondeur à laquelle était la racine, je l’ai coupée et plantée comme une bouture, cependant sa jumelle est entière. N’ai pas trouvé de gland ou quelque chose d’approchant à la base. Le soleil à nouveau et une matinée très douce, une des dernières sans doute.

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Je cherche à rendre compte de la beauté et de la complexité alliée à une formidable simplicité (la simplicité de l’être-là) du jardin, le regard toujours privilégiant cet arbre au grand décorum qui est juste devant moi. Cette position particulière qui ne demande aucun investissement, si ce n’est de temps, de patience, de maison, n’est pas statique. Un film se déroule sous mes yeux, en couleur, couleurs d’aquarelle d’ailleurs, qui changent tous les jours comme diluées, comme la couleur des films peints à la main de Méliès. L’arbre de Judée aux feuilles en forme de cœur vert tendre commence à pomper du jaune et chaque feuille devient légèrement immatérielle à cause de cet éclaircissement. Le marronnier est presque entièrement jaune, mais les feuilles, petit à petit, sont grillées, prennent une belle couleur cuivrée sur le pourtour et le tout se réchauffe sur fond de ciel gris, laissant de plus en plus distinguer les structures des branches, leur harmonie courbée un peu vers le bas puis retroussée vers le haut. À côté, dans le bac, l’althæa perd lui aussi ses feuilles vert clair qui s’affaissent simplement avant de tomber comme un bouquet dans un vase qui manquerait d’eau. Au tronc de ses branches dressées et verticales, on aperçoit maintenant le buisson flamboyant. Devant ce petit coin du monde qui sert de support à mes exercices d’émerveillement, qui suis-je ? Qu’ai-je à dire ? Rien, si ce n’est le plaisir d’être là et d’avoir la faculté de voir la tourterelle qui s’abat sur une branche et qui se balance, la silhouette familière en ombre chinoise du rouge-gorge, le jeu des mésanges ou des bouvreuils qui se poursuivent avec grand battement d’ailes. Les pots posés sur la table de la terrasse, l’un très grand rempli de marrons d’Inde, les autres contenant des boutures de rosiers à la reprise encore incertaine et couvertes de pots de verre, sont immobiles et me font penser par leur présence insistante aux bouteilles de Morandi. Qu’y avait-il de si beau dans ces natures mortes du grand peintre de Bologne qui ne quitta pratiquement jamais la chambre et sur lequel veillaient ses deux sœurs ? La couleur ne changeait pas sous ses yeux comme elle change sur le tableau unique que j’ai devant moi, elle changeait en lui, peut-être aussi un peu avec la lumière du jour et il pouvait déplacer légèrement ses objets. Chacun d’eux, quand j’y repense, avait la qualité d’un objet sacré, la chambre d’où il officiait était un grand tabernacle. Pourquoi cette vision rapportée s’offre-t-elle à nous avec un tel poids de mystère, l’arbre devant moi, comme avec des bras tendus qui ne sont pas pour étreindre et étreignent pourtant et jusqu’au pot sans bras qui est là comme un organe posé sur la table, un cœur, un foie qui palpite sans palpiter ? Les chaises en fer, aux dossiers si durs, si lourdes et que nous n’aimons qu’à demi, avec leurs deux petites boules de fonte, ont un air coquin, la vieille niche à moitié pourrie, que j’ai déplacée pour empiler le compost, un peu spongieuse (c’est de l’aggloméré qui a gonflé dans l’humidité), prend des airs de maison en pain d’épices. Tout est comestible, organique, le pic-vert vient picorer dans les fentes de l’écorce, des oiseaux gourmands picorent les pommes dans les paniers, la terre se prépare à digérer les feuilles, les boutures respirent sous les globes de verre remplis de buée, les herbes se gorgent de rosée et de pluie, le jardin est une éponge molle que je traverse pour aller voir si ces taches blanches là-bas ne seraient pas des champignons. Des petits coprins d’encre poussent sur le fumier, défécation des chevaux de Jérôme que le potager absorbera bientôt. Se nourrir pour chanter les louanges de cette bonne table, semble dire l’oiseau, le petit corps repu traversé d’insouciance. Le mien, traversé par le souci, au contraire, que je cherche à chasser, de savoir ce qui va se mettre en place pour que je survive et la nécessité de passer du rôle de spectateur à celui d’acteur responsable.

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J’ai balayé encore une fois la terrasse, soulevé les pots de verre sur les boutures – quatre, je crois, sont en train de bourgeonner. Si je peux observer les exercices de trapèze des mésanges charbonnières, c’est parce que le marronnier a de moins en moins de feuilles et qu’il est transparent. Un lustre de Venise retourné, allumé, les oiseaux en verroterie de couleur se balancent. Aucun lustre ne sera jamais aussi beau que cet arbre, aucun bibelot aussi beau que l’oiseau, mais la comparaison contient un mystère, un sentier de jouissance à cause du souffleur de verre. Entre la fournaise et les laves rouges du centre de la Terre et l’écorce, dans quelle caverne est assis le souffleur qui injecte la sève dans les arbres et les plantes qui nous ravissent ? Cette boule de feu, au centre, qui déborde parfois par la gueule des volcans, tient-elle chaud à la Terre en profondeur et en hiver ? Quelle est la température des terriers, des galeries des taupes ? Est-elle de plus en plus haute si on s’enfonce ? C’est au bord de ce genre de questions, comme un doux délire, un rapport à la terre comme un rapport au ventre maternel, que Platonov a écrit son œuvre.

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Hier, sur Arte, émission sur les Indiens près du Machu Picchu. Dans certaines îles, le privilège des hommes est de tricoter, par exemple, les bonnets colorés à oreillettes que nous achetons pour nos enfants. Certains vivent sur des îles de paille – comme d’autres dans les marécages irakiens – et construisent avec des roseaux. Commentaire heureux : « Ici, il n’y a pas de percepteur… » Souvent, je pense à aller quelque part où il n’y aurait pas de percepteur, mais abandonner mon jardin et les arbres que j’ai plantés me paraît impossible. Je tisse tous les jours ma maison comme eux le font avec les roseaux. Les miens, ce sont mes bambous (cette année), surtout les branches, le tissage des branches que je caresse du regard et dont je suis toutes les courbes et tous les frémissements, la tranquillité ou l’intranquillité dans le vent. Cette résistance, je la fais mienne, c’est ma liberté. Ma liberté qui est aussi ma capacité ici, d’étonnement, chaque jour renouvelée, pas parce qu’il y aurait plus à voir en ville, mais parce que je me donne le temps de regarder. « Le début de toute philosophie est l’étonnement devant tout ce qui est en tant qu’il est. » (Aristote citant Platon). S’il fallait changer de lieu, il me manquerait quelque chose de très important quant à mon appréciation du temps, de la durée. Ici, j’ai tout planté. Des arbres très grands, les tilleuls, le cerisier, le noyer, le marronnier témoignent de quarante ans de vie. Des arbres plus petits, mais qui vont devenir immenses (l’écureuil roux est venu grimper contre le tronc du marronnier), les bambous géants et les Calocedrus cedurens sont là pour témoigner des années à venir, et naturellement, je voudrais voir les cèdres à encens dans cent ans, dans deux cents ans.

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