Terre à ciel : Portrait de Cécile Odartchenko par Mathieu Gosztola


Cécile Odartchenko voue sa vie à la littérature, et au courant du désir qui en est, pour elle, l’assise secrète, à jamais changeante, à jamais recommencée. Ceci en éditant de la poésie. Ceci d’abord en étant auteure. Alors, quoi d’autre que les livres qu’elle a écrits, et dont certains sont épuisés, pour parler d’elle, pour reconstituer la mosaïque de son être même ? Nous trouverons ainsi, dans l’ordre de leur parution, quelques extraits pouvant donner le la de sa voix.
Mais d’abord, écoutons-la, cette voix, dans son quotidien, au détour d’un entretien, apprivoisons son timbre.

1. Entretien : « Je peux regarder pousser une plante sous mes yeux, […] jour après jour, et être complètement concernée ».

— D’où te vient le désir de publier (rappelons que tu t’occupes des Éditions des Vanneaux) ? 

— J’écrivais des textes, des poèmes, des haïkus et je les éditais avec mon ordinateur (comme Laurent Albarracin avec Le Cadran ligné) : j’offrais ainsi des textes à mes amis et à la famille pour les fêtes, pour Noël, parfois je pensais à faire mieux et l’idée s’est concrétisée quand mon frère m’a demandé de lui faire un recueil…J’ai pensé qu’il méritait mieux que l’ordinateur, j’ai conçu une maquette qui a plu immédiatement, j’étais entourée de poètes en Picardie, ils m’ont tout de suite donné des textes, des recueils à faire et ça a démarré très très vite…

— En quoi le désir de publier s’enracine-t-il dans ta relation au père ?

— Mon père était poète. Il est encore mal connu bien qu’il soit lu en Russie maintenant mais pas encore traduit. J’ai une dette envers lui, une dette qui s’est pro….pagée….

— Peux-tu nous parler de ton père et de l’importance, extrême, qu’il a eue pour toi ?

— J’ai eu une enfance triste, très seule, pendant douze ans, reléguée, n’allant pas à l’école, pas d’enfants, pas d’amis… mais lectures intensives de nuit comme de jour… Mon père est venu me voir une seule fois, mais cette fois a compté pour la VIE… Il m’a donné la VIE et avec lui, la poésie qui passait par lui.

— Tu es d’abord auteure. Le désir de publier et le désir d’écrire marchent-ils main dans la main ?

— Pas toujours ! D’abord, la plupart des poètes ou écrivains pensent qu’on ne peut pas faire les deux et que si on est éditeur c’est qu’on est mauvais écrivain…Tous ne pensent pas cela…par exemple Pierre Garnier est très attentif à ce que j’écris, Pierre Dhainaut aussi…Et en réalité, ma difficulté à trouver un éditeur qui me ferait connaître c’est-à-dire qui m’accueillerait globalement (avec mes livres épuisés à rééditer), est peut-être un bien… J’ai peu de visibilité donc je n’écris que ce qui est vraiment nécessaire… (pour moi !)

— Le désir de publier et le désir de lire sont-ils intrinsèquement liés ?

— Le désir d’écrire et de lire sont liés, oui : quand je suis motivée par l’écriture, je lis beaucoup….

— Publier, est-ce d’abord et avant tout une question de désir ? Une inflexion du désir de vivre, qui est un désir de découverte, de partage, un désir de mots et de monde ?

— À la place de « publier », je mets « écrire »… C’est un besoin qui répond à une levée du levain dans le corps et dans l’esprit et qui est directement en prise sur le désir… Le ruissellement ne peut pas être contenu… quel qu’il soit…

— Que cherches-tu en premier, lorsque tu ouvres un manuscrit ? Toucher le grain d’une voix singulière qui vient te toucher ? Être emporté dans un voyage ? En somme : le connu ou l’arrachement à soi ? Cherches-tu tout autre chose ?

— Un manuscrit, c’est différent d’un livre… Quand c’est un livre je sais ce que je vais y chercher… Un manuscrit je ne sais pas et souvent cela me terrifie… Peut-être parce qu’il y en a vraiment trop qui sont mauvais, et qui me tombent des mains… je m’aperçois que ça m’intéresse quand je me surprends à le lire et que je suis en train de lire depuis une heure ou deux… ça arrive ! Et si ça me plaît c’est que c’est une VOIX nouvelle! Ce n’est pas forcément comme tu dis un « arrachement à moi »… je suis éditrice, je considère que je dois « servir » la poésie… Je ne peux pas TOUT éditer, mais j’aime penser que mes auteurs sont de qualité…

— Ton écriture est toute parcourue, jusqu’en sa surface la plus immédiate, du frémissement des nappes phréatiques, qui s’enchevêtrent constamment, du sensible. Frémissement qui est un frisson délicieux d’échine, et non un frisson de froid. Pour toi, écrire et vivre, vivre dans le sens d’être ardemment au monde, sont-ce une seule et même chose ?

— Oui, tout à fait !

— L’entrelacs végétal de tes phrases communique au lecteur l’ardeur de vivre, l’ardeur de connaître et de ressentir, mais également le chatoiement moiré des sons, l’envolée retenue de la musique. En quoi ton écriture a-t-elle partie liée à la musique ? Écoutes-tu de la musique lorsque tu écris ou la seule musique de la langue te suffit-elle, silences et cascade diamantée des syllabes s’entrelaçant sans cesse, par la façon que tu as de cisailler la phrase au moyen des virgules ?

— Je n’écoute pas de musique en écrivant… j’y suis même allergique… la musique m’empêcherait d’entendre la mienne… Elle (la musique) pourrait détourner mes ruissellements de leur cours… Je suis très sensible à la musique de la poésie de Pouchkine que j’ai beaucoup entendue petite…il y a un rapport très fort de sa poésie avec le courant… Une image me vient souvent à l’esprit, les nuits de bacchanales paysannes au bord de l’eau, dans les contes russes, des rivières avec des barques, des couronnes, des poupées, tout ça mêlé avec les eaux, et descendant le courant…

— Peux-tu nous parler de ta passion pour Nerval ? En quoi alimente-t-elle, depuis toujours (feu pas si secret que ça), ton écriture ?

— J’ai été nommée « Reine de Saba » par mon père très tôt, adolescente j’ai reçu en cadeau le livre de Gérard de Nerval, Balkis, Histoire de la reine du matin et de Soliman, prince des génies… J’étais déjà identifiée, par mon père, ensuite en avançant dans la lecture de Nerval, les filles du feu m’ont tenu compagnie, chacune avec une coloration différente : Angélique m’a mise sur les chemins de la guerre avec les femmes, avec ma mère ; Sylvie m’a fait retourner des émotions et des paysages subtils, une atmosphère à la Corot que j’ai retrouvée en Picardie (où mes parents ont eu une maison avant que j’aie la mienne) et Aurélia m’a été proche par la folie que j’ai côtoyée de très près malheureusement…

— Quelles sont les autres figures les plus marquantes pour toi ? As-tu le sentiment qu’elles vivent avec toi, auprès de toi, partages-tu ce sentiment qui était, notamment, celui de Léon-Paul Fargue alors qu’il évoquait les auteurs morts qu’il avait aimés, et qu’il continuait d’aimer malgré la mort ?

— Oui, bien sûr, certains auteurs vivent en moi, et d’ailleurs je suis prête à les rassembler pour les relire maintenant entièrement… Ça va être une bibliothèque en fait… mais comme je projette une année sabbatique, je pense que je vais la prendre avec mes « amis » autour de moi… Et sans doute dans une île… Qu’emportez-vous sur l’île déserte ? Dans mon cas c’est un grand « paquet »!

— Tu as consacré un « Présence de la poésie » à Pierre Garnier (Pierre Garnier, Éditions des Vanneaux, 2007, 257 p.). Peux-tu nous parler de cet auteur, de l’importance qu’il a pour toi ?

— J’ai tout de suite aimé énormément la poésie de Pierre Garnier (le premier recueil édité par moi : Heureux les oiseaux, ils vont avec la lumière), et en allant, j’ai tout aimé, je me sens très proche de lui, à cause de l’enfance, de l’érotisme aussi (Adolescence) et du spatialisme… Moi aussi j’ai besoin de recréer l’unité… Lui c’est sur les ruines de la dernière guerre mondiale, moi c’est sur d’autres ruines…

— Tu as pratiqué énormément d’ateliers d’écriture. Cette pratique a-t-elle nourri ton écriture au point de la changer ?

— Non, mais j’ai toujours été bouleversée par des enfants maltraités (je l’ai été) qui s’épanouissaient en prenant le chemin des étoiles… parfois guidés par Pierre Garnier (sa poésie) ; j’ai fait aussi cette expérience en prison (maison d’arrêt de Beauvais). Ce qu’il y a de magique avec la poésie de Pierre Garnier c’est le support spatialiste, le presque rien, qui permet aux êtres d’avancer sans crainte, ils ne se sentent pas écrasés par une culture qui les dépasserait…C’est extrêmement important…

— Quels sont les liens entre cette pratique et ton métier d’éditrice ? Quels sont les liens entre cette pratique et ton métier d’écrire, qui est le métier de vivre ?

— Personne ne peut vivre sans amour… Et moi j’en ai eu très besoin… Mon cercle de poètes, c’est le cercle, (ronde) qui m’entoure, me protège, me tient par la main, danse avec moi… Je ne pourrais pas m’en passer…

— Tu as traduit de l’anglais avec Nicholas Mandelbaum des poèmes de Michael Curtis (voir Taking shape, selected poems, 1984-2005, Beuvry, Maison de la poésie Nord-Pas-de-Calais, 2006, 179 p.). Peux-tu nous parler de l’origine de ce projet ? Traduire, est-ce réunir dans la même pièce le désir d’écrire et le désir d’offrir l’hospitalité à un texte qui vient d’ailleurs, en somme ton métier d’auteure et ton métier d’éditrice ?

— J’ai beaucoup traduit dans une autre vie… Pour Nathan, pour Stock… J’ai gagné ma vie avec la traduction avant de devenir éditrice… Mais je me sens plus légère et plus libre avec le métier d’aujourd’hui… C’est très long et lourd de traduire surtout si c’est un très grand auteur comme Platonov dont j’aurais dû traduire les œuvres complètes… Si cela s’était réalisé, je serais encore à l’ouvrage….

— Tu as consacré un livre à Claudel (Lecture de Claudel, Berthecourt, G & g, 1998, 33 p.). En quoi cet auteur t’a-t-il influencé durablement, dans la façon qu’il a notamment d’être tout écoute, avec l’œil, face au monde, face à son déhanché incessant dans son cours inéluctable et merveilleux (tout parcouru des menus magnifiques de la vie), par le foisonnement des détails changeant constamment du visible, du visible et de l’invisible mêlés ?

— J’admire le Claudel jeune, le Claudel en Chine et au Japon… Ses pièces de théâtre, ses proses, (Connaissance de l’Est) et sa langue faite de pierres et de terre… Qu’Alain Cuny ait interprété ses pièces avec sa voix très rocailleuse, je trouve que c’est hallucinant…

— Comment naît en toi l’idée d’un livre ?

— Il doit y avoir gestation sans que je le sache vraiment, je sens parfois que je suis « enceinte » et que « ça » pousse… et puis un jour « ça » se met à dévaler sur la page blanche… et j’en suis la première étonnée….

— Quand tu es plongée dans le processus de l’écriture, à quel moment sais-tu qu’un livre est achevé ?

— C’est lui qui me le dit.


— La phrase naît-elle sur le papier ou naît-elle d’abord dans ton esprit, le papier n’étant qu’une forme d’accouchement qui fait suite à la lente maturation ayant lieu dans le lieu sans lieu de la conscience et de l’inconscient ?

— Je viens de répondre à cette question… la phrase naît sur le papier et elle est « juste » d’emblée… je rature très peu….

— Il y a chez toi, très présent, un érotisme du sensible. Sensible de la vie, de la nature, mais également sensible de l’art, et en premier lieu de la peinture. Cet érotisme, que tu éprouves, pour ce qui est de l’art, par le regard, cet érotisme que tu vis avec les petits mains du regard, est-il manière de feu pour ta vie et pour ton écriture, les deux étant inextricablement (d’un même élan, d’un même envol) liées – reliées ?

— L’art, oui, et la peinture, mais même un pot dans un musée ont provoqué chez moi de grandes émotions, de véritables orgasmes, au point de me coucher par terre (Scuola San Rocco), je suis très bouleversée par ce que je vois… Je peux regarder pousser une plante sous mes yeux, (dans un pot) jour après jour, et être complètement concernée… Mon écriture est aussi une liane, un chèvrefeuille, une fleur de la passion….

— L’écriture est-elle ontologiquement (même la plus chaste) érotisme ?

— L’écriture (la mienne) n’a rien de chaste… même si j’écris en état de « chasteté » complète… (je veux dire si je n’ai pas d’amant pendant une période prolongée) mais elle n’est pas chaste pour autant… Il n’y a pas que le vagin… on voit et jouit par le regard, par tous les pores, par la main et le souffle…

— Tu es, pour ceux qui te connaissent, c’est ce qui apparaît immédiatement, un être passionné, conduit, guidé par la passion, par cette passion qui est d’abord une façon d’être de plain-pied, pleinement, jour après jour, à chaque instant, dans l’amour, et donc dans la vie, dans la façon qu’a la vie de pouvoir être vraiment vue, entendue, par l’amour. Est-ce la passion qui t’a conduit à être éditrice ?

— Oui, j’éprouve tous les jours l’amour entretenu par mes soins…. Des petits feux de la Saint Jean (chaque livre) qui brillent dans la nuit ; je saute par-dessus, les tas (de livres) sont de plus en plus hauts… je saute encore…

— Est-ce la passion qui t’a conduit à écrire ? Qui continue à te conduire dans l’écriture ? Conduire devant être pris dans le sens également de conducteur, le courant étant, ici, proprement le prince ?

— Mais oui, mais oui, conducteur comme le cordon de poudre qui va mettre le feu et soulever la montagne ?

— Les références marchent abondamment ensemble, dans ton écriture, ballets d’êtres que tu convoques sur la scène de l’écriture, des êtres qui sont à la fois des artistes, quels qu’ils soient, mais aussi des œuvres d’art, quelles qu’elles soient, puisque parlant d’une œuvre, tu le fais d’une telle manière que c’est soudain son être même qui paraît sous nos yeux, et frémit, son être qui montre à quel point l’œuvre n’est jamais factualité mais toujours cœur qui bat sous l’apparence de l’immobilité, vie qui palpite sous l’apparence de la non-vie ? Vie d’abord, bien sûr, parce que l’œuvre est l’exhalaison du ressenti de l’artiste, portant la trace de cette primitivité du ressenti, et faisant naître un ressenti nouveau, étant entièrement, plongeant ses racines dans l’intériorité de l’être qui la regarde, qui la soupèse avec sa vie, émotion ; plongeant ses racines dans l’être qui choisit de risquer sa vie, rien de moins, face à elle, avec elle, en donnant à son attente de toutes choses l’occasion –la possibilité – de l’inattendu, de l’embrasement perpétuel et sans retour de l’inattendu ; plongeant en lui ses racines jusqu’au-dedans du ventre, par ses yeux ou ses oreilles. Ce ballet des émotions qui se dresse quand on tourne les pages – notamment – de ton dernier livre (Gelsomina, « diptyque », Manosque, Propos 2 éditions, collection Propos à demi, 2012, 165 p., 15 euros) est-il aussi façon de tendre la main au lecteur pour qu’il puisse faire le voyage jusqu’aux êtres que tu restitues à leur intense audace d’exister ? En somme, s’agit-il également de donner au lecteur le désir de se confronter directement aux œuvres que tu restitues, pleinement, à leur présence ?

— Cher Matthieu, il me suffit de quelques-uns, comme toi, me disant des choses si sensibles et me tendant la main, pour que je sois pleinement heureuse… J’avais donc « balbutié » moi aussi quelques choses qui m’ont valu une si belle écoute ?

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