Terre à ciel : Matthieu Gosztola – Extraits de Maisons

matthieu-gosztola

Maisons.

Nous construirons des maisons. Nous
construirons des maisons comme des corps.

Les maisons seront nos corps. Il y aura le dehors.
Il y aura le dedans. Le dedans du corps sera l’exact

prolongement de l’intérieur des maisons. On se sentira
à l’abri, loin de la cohue, loin du tumulte, loin de l’incessant

ballet du visible sur lequel on n’a que très peu de prise,
ou pas de prise du tout. On sera dans un univers

que l’on pourra maîtriser. On saura à quoi s’attendre.
On sera dans le contrôle. On sera loin du danger

que représente le dehors, du danger que représente
l’imprévisible avec lequel le dehors se confond

ontologiquement. On sera dans le prévisible. On aura
choisi chaque aspect de l’intérieur. On sera dans l’intérieur

de nos maisons comme on sera dans l’intérieur de nos corps.
À ceci près que l’on ne choisit pas l’intérieur de nos corps.

On vivra l’intérieur de nos corps, un intérieur que l’on aura
choisi, et qui se tiendra à l’abri du déplacement aigu, douloureux,

en dehors de nous-mêmes et du délabrement, vécu, fantasmé,
visible ou invisible auquel nous contraint la maladie. Mais on

se fatiguera vite d’avoir tout prévu, d’être à ce point dans le
cocon des choses. On voudra que le cocon s’agrandisse

à un imprévisible qui ne soit pas douloureux, qui ne soit pas
cahots brusques de l’existence, d’une existence qu’on n’aurait

pas choisie. Alors, dedans l’intérieur de nos maisons,
on construira des chambres. Des chambres avec des portes.

On fera les chambres pour faire apparaître l’amant, l’amante.
On fera les chambres car la chambre appelle l’amant, l’amante.

On fera une porte pour que la chambre ne soit pas toujours
ce qui est là. Il faudra non pas ouvrir la porte pour être

dans la chambre. Il faudra embrasser l’amant, l’amante.
On sera plusieurs, dans l’intérieur des murs de la maison

qui est l’intérieur de nos corps. On sera plusieurs, et alors
commencera l’aventure. On pourra vivre l’intérieur sans
un regard vers l’extérieur. On pourra être dans l’intimité

du dévoilement, dans l’intimité de ce qui se rejoint et
se découvre lié, relié. On sera alors en proie à la chute

au-dedans de soi d’un être qui tombe en soi-même et
se rattrape, au-dedans de lui-même, dans les bras

de l’autre. De l’autre qu’il a en soi et qu’il peut
en même temps voir dans la chambre,

à un souffle de lui. De l’autre qui reste là,
et que la chambre n’emprisonne pas.

N’empoisonne pas avec son réel limité.
N’empoisonne pas son infini, l’infini

avec lequel il se confond au point que l’infini
puisse le résumer, sans mensonge, sans une faute

qui soit ce qui masque. De l’autre que la chambre
rend libre d’une liberté inouïe qui ne peut que se

découvrir entre des murs, entre des bras,
dans une immobilité presque qui est celle,

toute parcourue des frémissements de feuille
tremblant dans l’arbre, de l’étreinte. Liberté

de ce qui semble emprisonné dans un cœur,
dans un regard. Liberté inouïe de ce qui

ne peut être libre qu’ainsi contraint,
emprisonné, ravi à soi-même pour

mieux être rendu à l’immensité
contenue en soi, au grand souffle

d’air de l’infini qui envoie
tout valser sur son passage

et qui ne laisse vive que
la couleur des yeux

de l’amant, l’amante.
La chambre devient

le lieu fermé qui permet
aux corps de s’envoler, d’être

dans une absolue liberté au sein
de laquelle le temps n’a plus aucune

prise. Au sein de laquelle le temps est
l’inopportun, se découvre, se sait tel,

en prend acte,
et s’envole.

Liberté de ce qui n’en finit
pas de tournoyer et se découvre rétif

aux lois de la pesanteur. Se découvre rétif
aux lois de la douleur, aux lois de ce qui n’est

pas pur et intense acquiescement. Liberté
de ce qui se suffit à soi-même, faisant corps

avec l’instant comme s’il n’existait rien d’autre que lui.
Et il n’existe rien d’autre que lui. On construira des

maisons pour que l’amant, l’amante puissent être
protégés du dehors, pour qu’ils puissent être loin

de ce qui casse, pour qu’il y ait des chambres
où l’on puisse les retrouver. On construira

des maisons pour dire notre amour
au frêle de l’être, au frêle éphémère

qui rend, par comparaison, toute
architecture d’acier plus fragile encore,

eu égard à la force extrême de ce frêle
qui contraint toutes les certitudes à mourir.

*
**

Note : Ce texte a paru sous une forme très différente dans le second numéro de la revue Première ligne.

Informations concernant cette revue :

Date de création : 2012
Editeur : Éditions des Vanneaux
Adresse : Éditions des Vanneaux
8 rue Teulère – 33000 Bordeaux

Tél : 09 66 95 26 80
Courriel : odartchenkocecile@gmail.com

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