Article d’Alain Roussel sur Laurent Albarracin

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Il y a une part de la réalité qui nous est inaccessible, où les mots et les sens ne pénètrent pas. L’endroit est probablement ouvert, mais l’homme s’obstine à lui inventer une porte qu’il a fermée à double tour en lui-même et dont il a perdu ou jeté la clef. Ce qu’il y a derrière ou dedans ou ailleurs, il l’appelle l’innommable, peut-être une façon d’habiller le néant. Notre incapacité à entrer nous condamne à être des interdits de séjour face à ce lieu dans les choses d’un « Secret secret », comme dit si justement Laurent Albarracin dans le livre qui porte ce titre et qu’il a publié chez Flammarion.

Mais le Secret sécrète aussi ! Le monde génère de la substance pour nos sens, s’offre à nous dans les formes les plus diverses. Avec une sorte d’humour objectif, la réalité nous suggère d’un côté qu’elle est totalement inaccessible et de passer notre chemin, de l’autre elle exerce sur nous une séduction, nous invite à faire connaissance, agitant ses voiles pour nous inciter à les soulever. Ainsi l’énigme reste entière. L’arbre que je regarde est un arbre selon mes sens. Je peux le nommer, le désigner comme arbre. Mais mon intuition, qui est aussi une sorte de sens, me dit qu’il y a dans l’arbre une part innommable. Je ne peux donc nommer l’arbre que par défaut : c’est bien l’arbre mais ce n’est pas l’arbre !

Laurent Albarracin n’ignore pas ce paradoxe. Il en fait même un stimulant pour sa démarche poétique. Face aux choses, il est un poète du soupçon, toujours à l’affût. Il interroge la paille, la tasse, la lumière, l’herbe, le renard, la neige… Il cherche en toutes choses la résonnance de toutes choses, avec en écho plus lointain encore cette rumeur du non-dit, de l’impossible à dire. « Ce qui nous échappe nous frôle de son aile », écrit-il dans « Le Secret secret ». Une telle approche n’est possible qu’en remettant en mouvement la méthode analogique. Laurent Albarracin s’y emploie à sa manière, renouvelant ces « figures de style » que sont la métaphore, la métonymie et la tautologie, voyageant des choses aux mots, et même, sans perdre de vue les choses, des mots aux mots par le biais d’une sorte de cabale phonétique. En voici un exemple tiré de « Fabulaux », le livre qu’il vient de publier aux éditions Al Manar :

« L’hippopotame
Avec ses cals et ses bosses
Avec ses calebasses
Transporte l’eau
Dans sa peau et son pot… »

Ce livre est un fabliau, avec son bestiaire, mais la morale qu’il porte ne relève pas des règles sociales que les hommes s’inventent. Elle est plutôt d’ordre universel et vise, par l’analogie, à démontrer l’harmonie qui règne entre les contraires. Ainsi :

« Entre la vaillante fourmi
Et l’éléphant plissé
Il y a tout un réseau de correspondances
De rides et de chemin de vie
Qu’emprunte la fourmi
Pour bâtir l’éléphant
De leur différence… »

Laurent Albarracin vient aussi de publier « Les oiseaux » aux Éditions des Deux Corps. Dans ce livre, il prend son essor à partir des photomontages de Maëlle De Coux : des personnages à tête d’oiseau, plus Laurent Albarracin | Les oiseauxsarcastiques qu’inquiétants, et qui ont l’air de jeter un regard désabusé sur le monde. Dans le texte qui l’accompagne, Albarracin décrit cette variété mutante, déjà présente parmi nous, même s’il faut une certaine perspicacité pour la repérer tant elle a tendance à se fondre dans le paysage :

La grande force des oiseaux est de passer inaperçus, de se tenir au lieu même de l’inaperçu. C’est à cet endroit qu’ils travaillent, qu’ils ravaudent incessamment le monde, le cousent à sa suture insue, à l’espèce de cicatrice ouverte dont ils sont le trajet.

Ces oiseaux-là nous ressemblent, mais ils sont moins belliqueux. Oisiveté, dilettantisme, promenade : ils pratiquent un art de vivre. Ils n’oublient pas pour autant qu’ils sont en exil, cloués au sol, car, dans cette mutation, ils ont perdu leurs ailes !

L’ironie nonchalante et une sorte de tendresse dominent dans ce beau livre dont par ailleurs la réalisation matérielle, qui porte la marque de Laure Missir, est superbe.

Bibliographie partielle

  • Le Secret secret, © Flammarion
  • Fabulaux, © Al Manar
  • Les oiseaux, © Les Deux Corps

Internet

 

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