Cécile Odartchenko, La présence merveilleuse se passe très bien de boniments (extraits du Journal, I)

« La situation idéale pour un travail cinématographique serait selon moi la suivante : pouvoir disposer de millions de mètres de pellicule après avoir filmé systématiquement, seconde après seconde, jour après jour, année après année, toute la vie d’un homme depuis sa naissance jusqu’à sa mort »

(Tarkovski)

Mais le corps ? Il est là pour admirer le monde et voir, entendre, goûter l’Autre. Fantastique univers de fibres optiques, de chaînes à communiquer, de papilles creusets, roses puits du toucher, du goûter, de tissus plus complexes que jungle, lianes vives gorgées de sève rouge, lianes sèches, broussailles, pellicules de mue, tous les sens en batterie, la cuisine ambulante travaille à guichets fermés, les rêves sont au four. Au réveil, après une dégustation fugace, il s’agit de repartir cueillir au bord des routes les simples odorants, ne rien laisser passer sans le voir, sans l’enregistrer, le moindre vol d’oiseau non identifié, qui réveille l’humeur chagrine du ciel peut-être gris, un souffle de vent dans les branches, leur balancement pensif ou furieux, la couleur qui change de ton à chaque instant, du commencement du jour jusqu’au coucher du soleil. Là, un moment grandiose : sortie de tout l’arsenal de splendeurs – au cas où, paresseuse, on aurait perdu son temps et, jusque-là, rien vu – comme le coup assourdissant des cymbales d’argent en fin de symphonie, ovation silencieuse de ceux qui se lèvent après un repas et, debout sur la terrasse, se tiennent coude à coude, hanche contre hanche, pour contempler, rendre grâce. Le spectacle, trop absorbant peut-être, nous fait grâce, les portes se referment sur la nuit. Alors entre dans la maison sans crainte. Allume une à une tes lampes qui vont se refléter comme des lunes sur le fond de velours et faire reculer les étoiles. La lampe te prend dans son cercle et ne te lâche plus. Les plantes, alignées dans leurs pots, retiennent leur souffle, cessent de pomper le soleil, se concentrent sur les racines ; c’est l’heure de pomper par le bas, pour grandir encore un peu dans l’ombre. C’est le moment du livre, dans le silence, l’apparente absence des choses. Celui que tu ouvres contient le plus grand mystère. Une main inconnue mais amie, quelque part, pas si loin, sur la même terre que toi, a pris la plume pour tracer des signes et traduire des sensations. Les sens enchevêtrés distillent les signes, traces multiples aux enroulements divers, boucles ou bâtonnets, dont disposent les êtres aux langages nombreux, étranges mais traduisibles. L’encre amie, ignorant les frontières, se prête à l’expression de la pensée. Et la voilà qui ouvre les portes de la nuit, ses chemins de lumière, de musique, de partage, pour qu’au plus près des traces tu chantes avec celui qui a écrit le monde tel qu’il a été aimé et perçu par lui, et cette voix porte un nom reconnaissable entre toutes les voix ce soir, cette nuit, cette voix unique entre toutes, mais demain peut-être une autre. Les poètes sont légion. Nus et tendres comme des anges, ils palpitent dans les pages du livre et, dans la cage grande ouverte du cœur, viennent se poser comme des colombes.

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Considérer calmement les différentes formes de jouissance possibles, aujourd’hui pour moi le thé, le pyjama de velours, la plume, le cahier sous le bord de la main et sa surface lisse, le chiffon à encre – les plantes, le jardin, les livres – et un tout petit peu mais très peu la nourriture (oreilles de lièvre du jardin, radis), bientôt les légumes du potager. Le parfum de l’air le matin en ouvrant la porte, légère odeur de fumée de bois qui vient sans doute de la maison des Boucher qui auraient rallumé leur chauffage ou bien de celle des Cadas. Supériorité de leurs systèmes de chauffage, tout au bois, ce qu’ils peuvent encore se permettre étant à la campagne – surtout Guy qui fait le bûcheron – mais qui prendra la suite ?

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Montrer les choses, oui, mais les toucher, les voir, les entendre, les goûter, les humer, avant de les montrer. Et pour voir les oiseaux, leur donner à manger. Pour voir les enfants et leur donner envie d’écrire, comme aux oiseaux leur donner à manger. Remplir le buffet. Tirer les nappes. Les Mille et une nuits est plein de ces nappes tendues, de tapis déroulés, de voiles soulevés, de cordons de pantalon détachés, de tentes montées et démontées, ce qui rejoint la fête du soleil.

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9 h 15. Très belle matinée givrée, ensoleillée. J’ai dormi un peu plus tard, à cause de deux Colombo et d’un mal de tête qui dure encore un peu et qui doit être causé par le Gamay à 21 F, un peu indigeste. Le marronnier ensoleillé brille et luit, les branches du sureau aussi. Il suffit de savoir attendre. Un bout de jardin, un cantique. Une sorte de paix tombe sur moi, véritablement comme un manteau de soie qui m’enveloppe. Je pense à l’étole brodée du prêtre orthodoxe qui vous recouvre lorsqu’on vient se confesser à lui. On dit aussi : l’habit de lumière. Les péripéties de l’ego des uns et des autres ne peuvent pas faire leur entrée sur cette scène à grands coups de cymbales et de tambourins. La scène est illuminée pour le chant et pour les visites des oiseaux qui égrènent leurs petits couplets qui ont trait au quotidien : nid, nid, nid… graine, graine, petits, petits, petits… vie, vie, vie… Le diamant éphémère brille au brin d’herbe dressé parmi les autres brins et qui l’a reçu en cadeau par hasard, pas plus méritant que l’un ou l’autre. Les moineaux qui ne sont pas les plus beaux se gavent au buffet, comme des petits prolétaires toujours invités. Le merle observe le jardin, perché sur un morceau de poterie cassée. Le calme me caresse comme une plume d’autruche.

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Edik dit qu’il a souffert à cause de ses péchés. Quels péchés ? Chaque vie humaine est un trésor extraordinaire, précieux parce que toujours unique. Les plantes merveilleuses sont la copie identique de la plante mère, c’est en cela qu’elles sont inférieures. Et pourtant supérieures parce que patientes et sans fantasmes. Être ce qu’elles sont tout simplement et servir la beauté. C’est le besoin d’aimer qui déborde, qui affleure, le besoin de partager, de dire, d’écrire, de se fondre dans l’autre, et la douleur de ne pas pouvoir le faire. Les plantes, elles, ne peuvent aller dans les bras de l’autre plante, elles ont besoin des insectes et supportent avec style et élégance leur solitude obligée. Elles n’en donnent pas moins tout ce qu’elles peuvent donner. Donner tout ce qu’on peut, quelles que soient les circonstances, comme les fleurs, et ne pas s’appesantir sur nos fragilités dues au fait qu’on a le choix entre la beauté et la laideur.

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C’est l’automne et le ciel s’assombrit par moments, devient d’un gris particulier qui laisse filtrer une lumière olivâtre comme lumière d’éclipse. L’éclipse peinte par André sur une assiette en pyrex orange translucide est posée contre mon carreau. Qu’est-ce qui fascine si fort que je devienne mouche moi-même, arpentant avec les yeux la baie vitrée du bureau, aimant dans ce tableau, toujours le même, ses mouvements multiples, mouvements souples dans le vent du large, mouvements plus agités et anxieux des feuilles sous la rafale, mouvements très lents, perceptibles pourtant, de la plante qui grandit, qui s’affirme, qui gagne du terrain, inexorablement ? Le marronnier est rose ; il a de ce fait des feuilles plus nerveuses que le blanc, plus sombres, plus gaufrées. Un jardinier fou a planté dans son tronc une hachette, jour après jour, sans que je m’en aperçoive et mon arbre est blessé. Je l’ai pansé, goudronné ; il semble qu’il se porte bien et, cet été, j’ai découvert un petit avec trois feuilles que j’ai planté un peu plus loin, près du blanc rapporté de la forêt et qui pousse bien.

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Dans un cocon déjà, petite, enveloppée, serrée comme une momie dans ses bandelettes, saoule d’anis comme un bébé breton élevé au lait et au calva, ressuscitant chaque matin, m’extrayant de l’épaisse chrysalide de lin pour me glisser dans les robes à petits motifs fleuris, le tablier à carreaux et sourire hardiment sous les énormes papillons de ruban moiré. Je suis végétative, à peine plus remuante qu’une araignée ; comme elle, sans broncher, je vois passer les mouches, les oiseaux, se balancer les mésanges bleues ou les nonnettes, filer les hirondelles. Le vert du pré n’est pas une couleur, c’est une matière molle, épaisse, qui se dilate comme un soufflé, dans laquelle les fruits sont en suspension avant de tomber sur le moelleux parterre. L’humidité est au-dessus dans le nuage ; en dessous, elle tombe avec la pluie, s’égoutte alors de feuille en feuille, cascade jusqu’aux brins d’herbe, fait gonfler les écorces, les racines, les rondelles de bois, chemins japonais qui suivent la courbe naturelle de mes allées et venues. Dans la profondeur humide de la terre, le ver blanc gonfle lui aussi, savoure les racines juteuses, se prépare à sortir caparaçonné, antennes devant, pinces ouvertes, fossoyeur du jardin que je ne rejette pas quand je le rencontre entre deux coups de bêche, que je remets soigneusement à sa place, jalouse des mystères de ces vies souterraines qui, par la force des choses, échappent à mon investigation. Je me console en lisant Edward O. Wilson ou Fabre, Buffon, Maeterlinck, Rousseau, Jean-Marie Pelt, Stephen Jay Gould, Francis Hallé… La compagnie humaine ne me manque pas. Je me réjouis du passage ici de quelqu’un à l’occasion d’un déjeuner et parfois d’un weekend ; il ne m’en faut pas plus. Un rayon brusque de soleil, qui éclaire tout à coup une bande du pré entre deux arbres, me remplit de joie pure plus qu’aucune nouvelle et les exercices de souplesse d’un arbre dans le vent plus qu’aucun mouvement savant d’une Pina Bausch sur la scène du Théâtre de la Ville. Les corps n’ont pas la grâce des plantes et des fleurs, ni le parfum. Ils ont le langage et le bavardage m’assomme. Plus tard et avec du recul, assise non pas à la table en chêne devant ma baie vitrée, mais à l’autre bout de la pièce sur le canapé de velours jaune, je ne vois plus que des feuilles et elles sont éclairées par le soleil couchant. Elles sont alors, quoique vertes, de bronze toutes et d’or, et acquièrent une sorte de légèreté comme une immense parure de music-hall luisant sous les feux de la rampe. L’arbre gorgé de beauté fait sa profonde révérence, applaudi par le volubilis qui lui fait face, qui tend ses fragiles trompettes de couleur vers lui, comme des baisers, avant de se recroqueviller, de s’enrouler sur lui-même, cigare mouillé de pourpre délavée, espérant encore s’ouvrir à la connaissance du monde immédiat devant soi le lendemain matin, le temps encore, avant de mourir tout fripé, de féliciter le marronnier pour quelques marbrures supplémentaires, quelques dorures sur son costume d’automne et d’apparat.

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Le vent a augmenté et secoué les arbres. Le ciel s’est plombé, lumière glauque à nouveau malgré un rayon de soleil ce matin. La pluie a fait pousser l’herbe ; elle se couche sous les rafales de vent qui caressent le sol avec des écharpes argentées qui ondulent, se précipitent en grande hâte comme pour rattraper le temps perdu – elles n’iront pas loin, cependant, leur frisson est leur frisson, leur aventure à tous vents.

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Impossible, devant le jardin, d’éprouver le vide. Présence touffue de l’herbe, des plantes, des arbres, des branches et des feuilles, leur état naturel en suspension avant de tomber (les feuilles, les marrons, les noix, les pommes), avant de monter (les herbes, les fleurs, les graminées), état entièrement tendu vers un devenir, une patience de toutes les secondes bien plus importante et bien plus intéressante que la nôtre qui n’est qu’une impatience, comme si notre extrême mobilité n’était pas un don mais une tare et que notre tendance à nidifier, à construire, à nous identifier à notre espace, notre petit bout de territoire, n’était que le reflet de notre impuissance à nous enraciner véritablement, et que l’enracinement réalisé par les familles, les clans, les villageois et avant eux les seigneurs de la « motte » était véritablement le seul et unique objectif de tous les temps, d’où le drame quand nous voyons des villages brûler ou, après les tremblements de terre, partout, des vieux pleurant sur leurs ruines. Émotion devant des blocs de pierre, des pavés qui évoquent la possibilité de constructions durables, comme hier dans la cour du garagiste.

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L’oiseau qui chante ne donne aucun ordre, mais semble babiller comme en rêve déjà, bavardage de petites choses anodines, bilan d’une simple journée. L’éclat du soleil est fini. Maintenant le tronc s’obscurcit et l’herbe aussi derrière lui ; l’oiseau, qui s’en est aperçu en même temps que moi, a fini de chanter et peut-être mis sa jolie tête beige et noire sous l’aile. Il n’y a pas de vent ce soir et l’immobilité des branches et des feuilles, qui respirent quand même un peu par endroits, est impressionnante comme le silence.

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Le ciel est gris, d’un gris de noir de vigne délayé, c’est-à-dire un peu bleu aussi. Je ne sais pas où passe le soleil, mais la lumière est extrêmement vive et légère sur l’herbe et dans les feuilles. Est-ce parce que le soleil plombé fait couvercle et oblige la lumière à se condenser là ?

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Inquiétude pour mon bégonia qui étouffait dans son pot, devenu trop petit, et que j’ai divisé il y a deux jours. Il faut qu’il se remette de cette brutalité et qu’il comprenne les avantages de la nouvelle situation. À côté de lui, mes rudbeckias jaunes, triples, font un bouquet somptueux avec la branche d’aster mauve. Tout cela me cache un peu la vue sur le jardin. Je vais poser le vase sur la table de la salle à manger, j’écarte les deux portes pour faire une ouverture pour le regard ; l’assiette à éclipse d’André, flanquée à droite de la statuette copie d’ancien qu’il m’a rapportée de Crète et à gauche, de la petite lampe à huile avec papillon rapportée de Jordanie, resplendit. L’assiette, lumineuse, est de loin le plus bel objet. Séance de désherbage dans les allées par temps doux de printemps. Ramassage des dernières noix et de pommes à gogo. Anxiété à l’idée de toutes les compotes à faire ! Commandé les cèdres à encens et un carpinifolia comme j’en rêvais depuis longtemps. Se donner au moins trente ans pour le plaisir de les voir pousser ! Soixante-quatre ans la semaine dernière, moins trente, il s’en est passé des choses depuis mes trente-quatre ans ! Donc, bonheur de vivre, c’est tout, mais en créer les conditions, donc mettre la priorité à installer le confort ici, et travailler à plein temps pendant que c’est encore possible pour payer : le chauffage ; les toits ; la serre ; le passage d’une maison à l’autre ; l’installation de la grange ; les chiottes et une cheminée dans la petite maison ; salle de bains et chiottes en haut ; carreler entièrement la salle de bains et isoler ; faire des doubles portes et fenêtres, cela sans doute dès maintenant. En dernier, un bassin en longueur dans le jardin pour des petits canards et plantes aquatiques, plus acheter le terrain et petite chapelle. Et réparer les portails et portes vers le verger.

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Alors que je m’installe devant mon marronnier, un oiseau s’en émeut ; il était assis sur la poutre, s’envole précipitamment en se cognant au carreau et va se cacher sous les troènes. Je crois que c’est une femelle rouge-gorge. Le soleil éclaire la cime de l’arbre, il fait un peu froid, les feuilles ont beaucoup jauni depuis hier. En tout cas, celles du marronnier blanc, au fond du jardin, sont bien plus avancées dans leur violent dégradé de couleurs : marron presque rouge, d’un ton cuivré foncé, jaune vif et vert plus clair que le vert du marronnier rose. En baskets et robe de chambre de laine rouge, j’ai inspecté la bordure et les trous creusés par Jérôme pour la réception des bambous, trous à demi remplis de fumier de lapin. C’est très beau à voir et ça me remplit de satisfaction. Curieux qu’il ait fallu attendre quarante ans pour le faire (il y a des raisons). En me réveillant, j’étais anxieuse d’aller vérifier s’il y avait bien la largeur d’une allée entre les bambous et le marronnier. Elle y est, mais il faut commencer à l’élaguer. Fait aussi les trous pour les cèdres à encens. Le marronnier se gorge de lumière maintenant. Derrière lui, l’herbe humide et froide à la couleur de jade, couleur minérale un peu artificielle qui annonce l’interprétation du peintre. 7 h. Le ciel bleuit un peu, mais en allumant la lampe, j’ai encore l’impression qu’il fait nuit noire. Hâte pourtant de me lever et de noter la sensation confirmée par le voyage d’hier, que c’est juste d’être ici.

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Les gouttes de pluie s’alignent le long de la branche mince du bambou comme un collier de perles de verre brillantes. Dans le pot du bégonia transplanté dans un mélange de terreau et de terre de forêt sablonneuse, quelque chose pousse. On dirait un gros pois encore replié au bord de son germe. Dans le bac, les pousses de la fleur de la passion se garnissent de feuilles nouvelles, la tige est toujours très fragile. Je vais les transplanter puisque l’une d’elles a supporté l’opération. J’ai remarqué hier que les feuilles du marronnier blanc, en grandissant, sont beaucoup plus solides et farouches que celles du marronnier rose qui, cependant, en été, sont beaucoup plus foncées, plus épaisses, plus nervurées, comme plissées, gaufrées. Elles tiennent mieux à la branche et ont le temps de se parer de trois couleurs, le brun rouge apparaissant par taches d’abord dans le vert, puis le vert tournant au jaune par endroits, jusqu’à devenir parfois toutes jaunes avec quand même des taches de rouille. La feuille de marronnier blanc semble plus homogène, elle est moins épaisse, moins sombre, moins complexe, mais plus grande, plus simple. C’est aussi avec plus de simplicité qu’elle meurt, comme si le cœur lui manquait brusquement, et plouf ! Tous les préparatifs de printemps dans les plates-bandes rééquilibrent l’impression générale ; la vie est incroyablement présente, malgré les feuilles qui tombent. Les glands ramassés dans la terre de forêt germent ainsi que les bulbes ; les muscaris bleus pointent déjà leurs feuilles. Je pense à tous les bulbes de tulipes enterrés sous les pelouses et les autres petits bulbes divers, d’iris de Hollande, de fritillaires, de crocus. Les anémones ont des bulbes spéciaux, moches, comme des corps de grosses araignées recroquevillées… Certains commencent à germer aussi. Je les ai gardés un peu trop dans la maison avant de les planter. J’espère qu’il n’y aura pas de conséquences désastreuses. Déjà, tout le travail de ces derniers mois laisse présager de multiples ravissements l’année prochaine. Les arbres ne sont là que pour scander leur approbation comme de grosses cloches. La terre est le grand bouclier, le gong qui reçoit les marrons bondissants, les noix, les feuilles, les averses. Elle tressaille, elle vit, tout est en germe dans ses entrailles. Je soulève les plantes vivaces, je secoue leurs racines, prépare un nouveau terreau pour découvrir si elles auront là de meilleures conditions pour s’épanouir. Là où j’aurai fait ce travail, les plantes seront deux fois plus belles. Retourner les plates-bandes de vivaces, c’est facile dans ces conditions. Il faut le faire sans faute chaque année pour que la terre n’ait pas le temps de se tasser, l’alléger avec le sable forêt, le compost, pour que les racines soient à l’aise, mais aussi que le mélange soit nourrissant. Car les plantes mangent et certaines sont voraces.

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Je lis, assise sur le divan, mais sans cesse, j’ai besoin de lever la tête, mon regard attiré par les tons vermeils, cuivrés et dorés, rutilants du feuillage derrière ma baie vitrée. Présence insistante de la couleur, de la lumière, de la transparence des feuilles du bambou, du rayonnement des feuilles du marronnier et devant, toutes tournées vers le jardin, les feuilles épaisses mais quand même transparentes, en éventail, du bégonia vert et chocolat, elles aussi au spectacle derrière la rampe, pots alignés avec les pots de minuscules fleurs de la passion, enfants emmenés à l’opéra de la nature par des parents en grand apparat. Je regarde un très grand aquarium, le bambou est une algue et l’arbre un banc de poissons d’or jouant avec une pieuvre géante, béate, qui étend ses bras branches vigoureux, le tout en suspension dans l’élément humide qui est de l’air, qui est de l’eau, une soupe de feuillages hachurés, hachés, rôtis, déchirés, déchiquetés. L’une des branches bras du marronnier, la plus forte, est celle, horizontale, à laquelle nous pensons qu’il serait souhaitable d’accrocher une balançoire pour les enfants. L’enfant qui se balance comme un battant de cloche confirme l’existence de l’arbre comme instrument d’un cérémonial sacré au centre du jardin. Il est le goupillon géant, l’instrument des baptêmes, des mariages et des enterrements. Il est le flambeau, le candélabre, le lustre immense, la lanterne magique, le lampion éclairé du dedans.

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Sous mes yeux, les fleurs de la passion, encore très petites, prennent tournure. À droite, deux plantes de la forêt, rempotées, grimpent. L’une d’elles ne survivra pas au rempotage car, n’ayant pas idée de la profondeur à laquelle était la racine, je l’ai coupée et plantée comme une bouture, cependant sa jumelle est entière. N’ai pas trouvé de gland ou quelque chose d’approchant à la base. Le soleil à nouveau et une matinée très douce, une des dernières sans doute.

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Je cherche à rendre compte de la beauté et de la complexité alliée à une formidable simplicité (la simplicité de l’être-là) du jardin, le regard toujours privilégiant cet arbre au grand décorum qui est juste devant moi. Cette position particulière qui ne demande aucun investissement, si ce n’est de temps, de patience, de maison, n’est pas statique. Un film se déroule sous mes yeux, en couleur, couleurs d’aquarelle d’ailleurs, qui changent tous les jours comme diluées, comme la couleur des films peints à la main de Méliès. L’arbre de Judée aux feuilles en forme de cœur vert tendre commence à pomper du jaune et chaque feuille devient légèrement immatérielle à cause de cet éclaircissement. Le marronnier est presque entièrement jaune, mais les feuilles, petit à petit, sont grillées, prennent une belle couleur cuivrée sur le pourtour et le tout se réchauffe sur fond de ciel gris, laissant de plus en plus distinguer les structures des branches, leur harmonie courbée un peu vers le bas puis retroussée vers le haut. À côté, dans le bac, l’althæa perd lui aussi ses feuilles vert clair qui s’affaissent simplement avant de tomber comme un bouquet dans un vase qui manquerait d’eau. Au tronc de ses branches dressées et verticales, on aperçoit maintenant le buisson flamboyant. Devant ce petit coin du monde qui sert de support à mes exercices d’émerveillement, qui suis-je ? Qu’ai-je à dire ? Rien, si ce n’est le plaisir d’être là et d’avoir la faculté de voir la tourterelle qui s’abat sur une branche et qui se balance, la silhouette familière en ombre chinoise du rouge-gorge, le jeu des mésanges ou des bouvreuils qui se poursuivent avec grand battement d’ailes. Les pots posés sur la table de la terrasse, l’un très grand rempli de marrons d’Inde, les autres contenant des boutures de rosiers à la reprise encore incertaine et couvertes de pots de verre, sont immobiles et me font penser par leur présence insistante aux bouteilles de Morandi. Qu’y avait-il de si beau dans ces natures mortes du grand peintre de Bologne qui ne quitta pratiquement jamais la chambre et sur lequel veillaient ses deux sœurs ? La couleur ne changeait pas sous ses yeux comme elle change sur le tableau unique que j’ai devant moi, elle changeait en lui, peut-être aussi un peu avec la lumière du jour et il pouvait déplacer légèrement ses objets. Chacun d’eux, quand j’y repense, avait la qualité d’un objet sacré, la chambre d’où il officiait était un grand tabernacle. Pourquoi cette vision rapportée s’offre-t-elle à nous avec un tel poids de mystère, l’arbre devant moi, comme avec des bras tendus qui ne sont pas pour étreindre et étreignent pourtant et jusqu’au pot sans bras qui est là comme un organe posé sur la table, un cœur, un foie qui palpite sans palpiter ? Les chaises en fer, aux dossiers si durs, si lourdes et que nous n’aimons qu’à demi, avec leurs deux petites boules de fonte, ont un air coquin, la vieille niche à moitié pourrie, que j’ai déplacée pour empiler le compost, un peu spongieuse (c’est de l’aggloméré qui a gonflé dans l’humidité), prend des airs de maison en pain d’épices. Tout est comestible, organique, le pic-vert vient picorer dans les fentes de l’écorce, des oiseaux gourmands picorent les pommes dans les paniers, la terre se prépare à digérer les feuilles, les boutures respirent sous les globes de verre remplis de buée, les herbes se gorgent de rosée et de pluie, le jardin est une éponge molle que je traverse pour aller voir si ces taches blanches là-bas ne seraient pas des champignons. Des petits coprins d’encre poussent sur le fumier, défécation des chevaux de Jérôme que le potager absorbera bientôt. Se nourrir pour chanter les louanges de cette bonne table, semble dire l’oiseau, le petit corps repu traversé d’insouciance. Le mien, traversé par le souci, au contraire, que je cherche à chasser, de savoir ce qui va se mettre en place pour que je survive et la nécessité de passer du rôle de spectateur à celui d’acteur responsable.

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J’ai balayé encore une fois la terrasse, soulevé les pots de verre sur les boutures – quatre, je crois, sont en train de bourgeonner. Si je peux observer les exercices de trapèze des mésanges charbonnières, c’est parce que le marronnier a de moins en moins de feuilles et qu’il est transparent. Un lustre de Venise retourné, allumé, les oiseaux en verroterie de couleur se balancent. Aucun lustre ne sera jamais aussi beau que cet arbre, aucun bibelot aussi beau que l’oiseau, mais la comparaison contient un mystère, un sentier de jouissance à cause du souffleur de verre. Entre la fournaise et les laves rouges du centre de la Terre et l’écorce, dans quelle caverne est assis le souffleur qui injecte la sève dans les arbres et les plantes qui nous ravissent ? Cette boule de feu, au centre, qui déborde parfois par la gueule des volcans, tient-elle chaud à la Terre en profondeur et en hiver ? Quelle est la température des terriers, des galeries des taupes ? Est-elle de plus en plus haute si on s’enfonce ? C’est au bord de ce genre de questions, comme un doux délire, un rapport à la terre comme un rapport au ventre maternel, que Platonov a écrit son œuvre.

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Hier, sur Arte, émission sur les Indiens près du Machu Picchu. Dans certaines îles, le privilège des hommes est de tricoter, par exemple, les bonnets colorés à oreillettes que nous achetons pour nos enfants. Certains vivent sur des îles de paille – comme d’autres dans les marécages irakiens – et construisent avec des roseaux. Commentaire heureux : « Ici, il n’y a pas de percepteur… » Souvent, je pense à aller quelque part où il n’y aurait pas de percepteur, mais abandonner mon jardin et les arbres que j’ai plantés me paraît impossible. Je tisse tous les jours ma maison comme eux le font avec les roseaux. Les miens, ce sont mes bambous (cette année), surtout les branches, le tissage des branches que je caresse du regard et dont je suis toutes les courbes et tous les frémissements, la tranquillité ou l’intranquillité dans le vent. Cette résistance, je la fais mienne, c’est ma liberté. Ma liberté qui est aussi ma capacité ici, d’étonnement, chaque jour renouvelée, pas parce qu’il y aurait plus à voir en ville, mais parce que je me donne le temps de regarder. « Le début de toute philosophie est l’étonnement devant tout ce qui est en tant qu’il est. » (Aristote citant Platon). S’il fallait changer de lieu, il me manquerait quelque chose de très important quant à mon appréciation du temps, de la durée. Ici, j’ai tout planté. Des arbres très grands, les tilleuls, le cerisier, le noyer, le marronnier témoignent de quarante ans de vie. Des arbres plus petits, mais qui vont devenir immenses (l’écureuil roux est venu grimper contre le tronc du marronnier), les bambous géants et les Calocedrus cedurens sont là pour témoigner des années à venir, et naturellement, je voudrais voir les cèdres à encens dans cent ans, dans deux cents ans.

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Cécile Odartchenko, Extraits de Journal II

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Cécile Odartchenko (extraits du Journal, II)

Travaux au lieu-dit L’Étang. Suivons le guide. Ainsi ce matin, voyant l’herbe givrée, je suis prise d’inquiétude et je vais en robe de laine, pieds nus dans mes chaussures plates, jusqu’au calvaire pour examiner mon bambou pubescent (qui est encore petit, mais que je sais géant et de plus dont j’ai admiré dans le catalogue les superbes cannes bleues ainsi que la nouvelle pousse, de la grandeur d’un enfant). D’abord, je pose le pied sur mes rondins de bois, ils glissent comme une patinoire. Je décide de traverser l’herbe. Elle craque comme un biscuit, surtout les feuilles mortes, réunies par petits tas dans les creux, entre les touffes. Du coup, mes pieds ne sont pas mouillés, car j’écrase simplement le biscuit, là transparent, là brun, feuilleté, enroulé sur lui-même comme une fine tuile. Le jardin est une grande confiserie, sucres d’orge et sucre filé, pâtisseries croquantes et promesses de gourmandises succulentes, douces ou fermes, luisantes, baignées dans le sirop de jeunes plantes, laquées comme des canards, plus tard, au printemps, lorsque l’abondance des jus débordera de partout et qu’entre colle sucrée et poudre de pollens, les insectes bourdonnants, dans l’ivresse, vont perdre la tête. Pour l’instant, que fait la mienne ? Regardant, ou bien respirant l’air frais, ou encore écrasant la végétation croustillante, mes sensations en appellent d’autres, qui se précipitent, comme si je tirais sur une chaîne ou encore que je lâchais la poignée de l’enrouleur et que la chaîne se déroulait brusquement à toute allure, entraînant avec elle dans le mouvement de rotation tous les chaînons, tous les jours, toutes les saisons et avec elles toutes les amours. De la fenêtre de la salle à manger, je vois autre chose derrière le grand portail, la silhouette maintenant dénudée, torturée, du grand noyer des Cadas. Sa forme me fait une impression particulière, parce que je l’ai dessiné et peint sur un petit tableau. De même, j’ai dessiné il y a longtemps et peint le marronnier. L’harmonie des branches n’est pas seulement devant moi, elle est en moi, sans doute inscrite puisqu’en regardant l’arbre, chaque fois, je le reconnais d’une façon toute particulière. Banal, et pourtant qu’y a-t-il de plus ? Derrière cette fenêtre où je me tiens, regardant l’arbre, le décrivant, et autour de lui le jardin, les images se superposent lentement et mes myriades de neurones enregistrent toutes les images comme un film. J’en tire une et tout le film se déroule, pas d’images cramées dans mon laboratoire. Pourquoi est-ce que je n’en fais pas un poème ? Rechignant à l’opération qui consisterait à coller contre une image une autre qui ne ferait pas partie de la bobine, du film arbre par exemple, et qui suggérerait une interprétation de ce que je vois, malgré mes réticences, je commence à chercher. Ne voilà-t-il pas que, sur le bord droit du cadre, en haut, là où se dressent contre le ciel les extrémités des branches de sureau qui ont encore quelques feuilles brillantes au soleil, je vois se percher un bouvreuil ; il se balance légèrement, le bouquet de branches lui-même est très léger, aérien, et j’oublie l’image ou la référence que je cherchais. Je suis donc, malgré moi, malgré le film des images multiples, exclusivement là, devant ce que je vois, à l’instant même. L’approche de l’hiver pétrifie le spectacle, plus de feuilles, ou de marrons, ou de noix. La nature presque immobile, cérémonieuse, les oiseaux comme intimidés qui se perchent et s’envolent au plus vite. Et on se plaint du temps qui passe ? Est-ce que ce n’est pas parce qu’on ne prend jamais le temps de s’arrêter, comme l’arbre qui paraît être en arrêt ? Et pourtant ! Imperceptiblement, il grandit et je sais que celui-là ne tardera pas à toucher le carreau, qu’il vient lentement, mais sûrement à ma rencontre. Cependant, cet étirement vers le haut et tout autour – à vouloir peut-être, avec le bout de ses branches, un jour, toucher les quatre coins de l’horizon – est tellement patient, obstiné et lent, qu’on ne peut le voir. Ce ne sera pas le cas avec le bambou pubescent qui, lui, va nous impressionner par des jaillissements spectaculaires ! Je veux voir cela !

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Rempoté cinq boutures de rosiers : sur cinq, quatre ont des racines très visibles et un a une racine énorme. Je les ai mis provisoirement sous le petit toit où le soleil tape en matinée et va réchauffer les pots qui en ont bien besoin, car sur la table de marbre de la terrasse, ils ne recevaient plus de chaleur, le soleil couchant n’ayant plus la même force. J’étais sceptique sur l’un deux qui n’avait pas d’œilleton, pourtant je l’ai trouvé avec une belle touffe de racines régulières en couronne. J’espère que la terre va leur plaire. Mélange de terre de bruyère, de terreau de la forêt, de terre du jardin. Un si bel effort de la part de la plante mérite des égards et que je ne la laisse pas geler en hiver. Les pinsons mâles et femelles sont en visite. Le mâle rose est particulièrement joli, comme une petite perruche. C’est leur nom qui est un peu décevant, ils en méritaient un plus joli. De la famille des frigilles, fringilles, fringilla coelebs : c’est déjà plus intéressant. Et le gros-bec qui s’appelle coco thrauster, j’imagine que ce nom latin a quelque chose à voir avec le perroquet. Dans la même famille, le bec-croisé perroquet, en effet. Je ressens comme une interdiction d’utiliser les noms magiques des oiseaux qui ne viennent pas, comme si les nommer était gommer l’honneur qu’ils me font de venir et que je doive attendre patiemment, sans souffler mot, tant qu’ils ne sont pas là. Midi un quart. Visite époustouflante du pic-épeiche qui se perche après avoir volé frontalement vers l’arbre, montrant son ventre rouge orangé et son dos noir et blanc ; j’ai à peine le temps de le voir, il plonge vers le sureau. Pendant ce temps, une tourterelle beige reste assise, tranquille comme un hibou. Les pinsons, peut-être excités eux aussi par cette visite, font des allers et retours rapides et empressés. Chacun sa tactique pour ne rien rater du spectacle. Si j’achetais au marché aux oiseaux à Paris plusieurs touffes de millet vert et que je les suspendais dans les branches du marronnier, j’aurais peut-être des visites plus prolongées. Une deuxième tourterelle est venue rejoindre la première et même une troisième. C’est agréable d’avoir le pinson devant soi, qui chante cui-cui, cui-cui ! Bref message, peut-être pour dire simplement : je suis là. C’est suffisant, la présence merveilleuse se passe très bien de boniments.

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Je me fais toute petite et bouge le moins possible derrière ma baie vitrée car les oiseaux que je regarde m’ont à l’œil. Heureusement, il n’y a pas de garçons de café qui passent et ma petite bouteille d’encre de Chine tient lieu de café serré. Dans le brouhaha du boulevard Saint-Germain, où il y a une cacophonie de roulements de voitures, de klaxons et de téléphonies, le passage de tel ou tel visage connu est sans importance, d’autant que l’on peut reconnaître les visages, mais n’avoir rien à leur dire. Ici, dans le silence rompu seulement par quelques trilles ou croassements, la présence est d’une extrême densité, l’arbre comme entièrement tendu dans l’attente des visites furtives, les branches perchoirs tendues avec une patience qui ne se dément jamais. Attente pure quel que soit le temps, jamais trahie par une invasion qui serait indésirable, les oiseaux aux couleurs et caractères bien différents se succédant sans dommage pour qui que se soit. La mésange occupée sur sa tranche de lard, le pic épeiche récoltant les fourmis, le merle venant choisir la graine de tournesol ou de pois chiche, les moineaux friquets se contentant des graines plus petites, l’écureuil fouillant les feuilles mortes à la recherche des dernières noix, chacun à sa tâche de jardinage, de nettoyage. Occupation bénie des dieux parce que non comptabilisée, pas de SMIC, pas de 35 heures. Quel bonheur ! Séparation de mes plantes comme je l’avais prévu : celle dont la racine était cassée n’en a pas fabriqué de nouvelles, elle semble avoir pompé le suc pour vivre uniquement par le bout de sa tige tronquée. Aura-telle envie de vivre séparée de sa jumelle ? Peut-être pas. Mon excuse pour avoir commis ce crime ? La curiosité et aussi l’apport d’un terreau plus riche, moins compact, ce qui a réussi au bégonia : ses nouvelles feuilles sont rouges comme des langues, très duveteuses, et garnies de papilles très développées ; on dirait des petits morceaux de moquette. Une troisième feuille est en train de sortir au pied de la première, mais ne se distingue pas bien encore. Ce spectacle, c’est celui de la volonté de vivre, de la diversité aussi. L’acte (qui n’en est pas un, au sens d’action, de faire quelque chose) de regarder serait insupportable s’il ne se passait rien, il faut absolument qu’il se passe quelque chose et l’attente se justifie d’autant plus que l’on devine à l’avance qu’avec beaucoup de patience, il va forcément se passer quelque chose d’extraordinaire. Quoi de plus ordinaire cependant que le vol des oiseaux dans la campagne ou le déplacement d’un scorpion sur le sable du désert ? Or on s’émerveille. Le soir, le public regarde avidement sur Arte le monde des animaux. La perspective d’un monde éteint où il n’y aurait plus ni animaux ni plantes est ce qu’on peut imaginer de plus terrifiant. On sait pourtant depuis peu qu’on contribue à accélérer la destruction de l’écosystème. Décrire pour retenir, une ambition sans doute dérisoire quand on a pris la mesure de la fragilité du bonheur d’être encore là. Et pas seulement nous pour le voir mais le monde que nous aimons pour être vu.

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Hier soir, lecture sur le canapé et tout à coup urgence d’aller regarder dans les pots de mes bégonias. Autre miracle : dans la journée (elles n’y étaient pas lorsque j’écrivais entre 9 et 10 h), des feuilles nouvelles ont fait leur apparition ; elles sont cinq dans le grand pot vert et une dans le pot d’origine, plus petit. Reprise en fête donc et splendeur de mes plantes en perspective. Romain s’est mis à ma table en fin de matinée et a regardé les écureuils. Tout à l’heure, je l’ai conduit à la gare. Départ de nuit avec la Grande Ourse au-dessus de la maison, un halo autour de la demi-lune, des portails entrouverts sur des cours éclairées, des volets ouverts sur des tables de petit-déjeuner, quelques voitures attendant de démarrer et, à la gare, la foule des étudiants qui prennent le train. Maintenant, le ciel d’un bleu soutenu, les arbres qui se profilent en noir et le silence de la maison. Je ne peux m’empêcher de tirer mes pots sous la lumière de la lampe pour voir pousser les feuilles qui sortent de terre, tout à fait comme des champignons, ce qui me donne encore plus l’impression que ma plante est d’un règne intermédiaire entre l’animal et le végétal. La couleur même des feuilles du bégonia va dans ce sens, car on dirait que par la tige, la couleur vineuse (sang) envahit la feuille verte. Le gaufrage de la feuille en dessous ressemble beaucoup au gaufrage des tripes, et les feuilles nouvelles, rouges, roses et velues, à de la couenne de porc. Le dessus de la feuille est une fourrure, un cuir très particulier et très beau qui, imité synthétiquement, ferait des vêtements somptueux – on dirait du crocodile poilu. Je lève la lampe pour mieux voir : les feuilles brillent, attrapant la lumière dans chaque petite proéminence conique, porte-poil, comme des cristaux – la feuille est également frangée de poils sur le pourtour. Je suis estomaquée par tant de sévère beauté. D’ailleurs, la plante, sachant qu’elle a forcé son capital beauté dans ses feuilles, ne fait qu’une fleur très modeste et gracile. Ces feuilles, dans leur pot, entièrement tournées vers la lumière, sont-elles en communication avec le jardin ? Elles le sont par l’échange de lumière, mais il y a autre chose. Je me plais à imaginer quelque mystérieuse correspondance. La plante, qui a végété après séparation du rhizome et a décidé de redémarrer (peut-être à cause du changement de terreau, du bâtonnet de minéraux), manifeste sa vitalité – acceptation de l’environnement et du traitement.

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La foi prend toutes les formes imposées, elles sont rigides mais variées. Le témoin universel pour la foi, ce n’est ni Jésus ni Mahomet ni les prophètes, mais l’arbre. Il est la présence constante de ce qui s’élève, à l’intérieur duquel la sève monte et descend, il est réversible et pas seulement dans l’imagerie ancienne, il pompe la lumière de Dieu à travers la croûte céleste, par les racines… Il l’est naturellement puisque les boutures prennent, quel que soit le sens que l’on choisit pour enfoncer en terre le morceau de branche coupée. Les racines ont le même développement que les branches et si on veut verser de l’engrais au pied de l’arbre, il faut le faire à l’aplomb des extrémités des branches les plus extérieures. Si l’arbre est au centre de ma vision, c’est qu’il représente ce qui en moi contient et distribue la force. Pour Van Gogh, il est torche, pour Mondrian, il est le passage obligé vers l’abstraction. Le mien, les miens, en ce moment, attrapent la lumière par leurs branches hautes, tout en étant comme immobilisés par le froid. Il n’y a pas du tout de vent et l’herbe est un peu blanche ; c’est l’immobilité presque complète qui permet de saisir l’essence du mystère, peut-être comme le squelette, le crâne, qui permet d’approcher l’idée de la mort, mais le crâne ou le squelette, ou tout être figé, contient le vertige de l’interrogation. Tant que l’homme s’affaire, il ne confie rien, il masque ; d’une certaine façon, on pourrait, comme on retourne l’arbre, retourner les évidences et dire que du côté de la vie est la mort et que du côté de la mort est la vie. Il n’y a peut-être que cette intime connaissance, mise ensuite à toutes les sauces et couverte de tous les oripeaux, broderies, tissages divers de fils d’or et d’argent, de perles, de pierreries, de papier… Autre chose : l’image des noix enterrées et de l’écureuil. Nous vivons sur des territoires de mémoire – mémoire et surimpression, couches nombreuses superposées –, évoluer sur le territoire comme un écureuil, comme un sourcier, c’est un art, sentir la baguette vibrer là où le trésor demande à être exploité… Nous sommes tous installés sur des mines d’or : les branches du marronnier éclairées prennent l’aspect de branches fondues dans un métal précieux, cuivre jaune, laiton, vermeil. Seule cette transformation permet d’assister à l’avènement de la lumière. La splendeur émerge tout doucement de la nuit, du brouillard, de l’indifférencié ; par expérience, je sais que c’est une splendeur passagère, comme celle de la jeunesse, c’est parce qu’elle est passagère qu’elle provoque l’émotion. Avec la lumière, la crainte de la nuit, avec la nuit, la distance des étoiles et l’attente du jour, une douleur possible et qui pourrait être insupportable si on ne dormait pas pour supporter l’attente. Effroi profond à l’idée que le soleil pourrait ne pas se lever – des hommes l’ont certainement éprouvé –, la croix, l’arbre simplifié, c’est l’homme, c’est nous.

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Avant de m’endormir, hier, lu quelques pages de Tanizaki, Éloge de l’ombre, et le passage concernant les objets aux reflets sombres, les reflets d’or dans la laque distillant la lumière de la lampe au cœur d’une chambre ténébreuse. La lumière douce (comme celle d’une lanterne) de la lampe à abat-jour posée à ma gauche et éclaire doucement mes pots – deux verts vernissés, de couleurs différentes, l’un, le plus large, vert clair, l’autre, rapporté du Limousin, d’un vert plus bleu – les autres pots, couleur de terre claire, l’un en terre véritable, les autres en plastique – mais de formes agréables. Présence donc, non seulement des plantes (fleur de la passion qui pousse entre les pots de bégonias), mais présence des pots, admirables eux aussi, comme les poteries posées en haut des cheminées. Nécessité sans doute de retourner au musée de Beauvais pour aller regarder encore une fois les poteries, les vases en terre aussi, qui m’ont fait réellement jouir une fois. Cette relation forte avec le pot et son contenu, relation qui est à la portée de tout un chacun, du plus humble au plus riche, mais surtout le plus humble, qui n’importe où, en ville, sur un balcon, un rebord de fenêtre, aligne ses géraniums, ses plantes médicinales, son herbe à chat. Le pot contenant la plante – particulièrement les bégonias samsonianas car ils aiment pousser serrés – est rassurant de la façon la plus essentielle et primitive, comme un ventre maternel. Dans le terreau, bien au chaud, la plante se développe comme un fœtus qui aurait le droit de sortir à l’air libre ses petits moignons et puis de grandir et s’étaler en parasol protecteur des plus petits. L’alignement lui-même, comme tout alignement de chiffres sur une page, de notes de musique, d’oiseaux sur une branche, rassure parce que c’est l’amorce de la répétition. Répétition création, de l’un engendrant toujours de l’autre, à l’infini. La permanence, donc, inscrite dans la présence du pot, de son amicale patience.

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Je vois le jour poindre et j’ai besoin de me lever. Alors, miracle et cadeau magnifique ! Il a neigé cette nuit. Un centimètre au moins repose sur toutes les branches immobiles et sur l’herbe. Le ciel est encore un peu plombé (bien qu’il soit en train de virer au bleu), il n’y a pas un souffle de vent, pas d’humidité non plus, pas de goutte d’eau de dégel. Le jardin est pris dans sa gangue blanche, et c’est absolument merveilleux. Il y a tellement longtemps que je n’ai pas vraiment vu la neige. Et là, je ressens très fortement le bonheur d’avoir fait ce choix d’être à la campagne et de voir cette beauté tranquille. Je me suis préparé mon petit-déjeuner, dominant l’impatience que je ressentais d’aller à ma table, devant ma fenêtre. Et j’ai préparé le thé avec le nouvel Earl Grey acheté hier, les muffins toastés, le beurre salé de Guérande et le miel de châtaigner dans le thé. Je déguste lentement ce privilège inouï d’avoir un si bon petit-déjeuner, d’avoir derrière moi la bibliothèque bien rangée, et de savoir que dans un moment, je vais m’installer devant mon jardin recouvert par la neige.

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Je lève les yeux et voilà la neige qui tombe à nouveau (je sentais bien que le ciel était encore chargé). Ce sont de gros flocons. Le rouge-gorge se perche sur la brique posée sur le plastique noir qui recouvrait la table pour recueillir les graines de millet. Il a la patte dans la neige et sa tache orangée fait plaisir à voir. J’appelle Danie pour partager avec elle mon émotion. Nous savons tous que les terribles gosses de banlieue éprouvent une nostalgie terrible de la nature et que le bonheur des enfants défavorisés lorsqu’on les emmène (exceptionnellement) à la mer est indescriptible.

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La neige recommence à tomber dru et m’attire à nouveau devant la fenêtre, au bureau, car je me sens intimement, physiquement liée à mon paysage, éprouvant le besoin de lui rendre hommage à chaque changement d’humeur ou d’état, comme dans la relation amoureuse, on ne supporte pas le regard vide de l’autre lorsqu’on a quelque chose à dire, ainsi, j’imagine que la nature présente, et si belle aujourd’hui dans sa parure blanche comme une mariée, ne supporterait pas que j’ai des absences, que j’ignore sa beauté. Noces d’hiver, pour reprendre le titre de Camus, ses deux petits livres que j’ai tant aimés à seize ans, Noces et L’Eté.

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La neige a cessé de tomber depuis longtemps et le soleil l’a fait fondre sur les branches et sur l’herbe qui a reverdi par endroits. L’une des pousses de fleurs de la passion retient particulièrement mon attention, elle qui est devant moi. C’est la plus belle, la plus grande. Est-elle particulièrement heureuse d’être le plus près de moi ? Je me penche un peu pour voir celle qui est derrière l’ordinateur sur le coin gauche de la table. C’est la plus chétive (il y en a trois autres, cinq en tout et une dans un bar dans ma chambre à coucher, celle-là vraiment minuscule). Je rapproche ce pot en espérant que cela va donner à cette plante un peu plus de joie de vivre. Pendant le dîner, la neige est encore tombée et tombe encore. Cette fois-ci, deux centimètres sans doute. L’herbe complètement recouverte et les arbres tout blancs, très chargés. J’allume une bougie pour ne pas allumer la lampe et voir un petit peu au-dehors. Grâce à la bougie, le cercle de lumière est restreint, il s’arrête aux pots devant moi qui luisent avec de beaux reflets, les poupées se dressent entre les feuilles de bégonia comme des personnages de théâtre et j’apprécie l’Éloge de l’ombre.

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La neige tombée hier soir et pendant la nuit couvre tout, une épaisseur de 4 cm, je pense. Silence et immobilité sous un ciel légèrement rose.

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Sous le ciel d’un bleu très pâle et avec des teintes roses sur les bords, le jardin enneigé est baigné aussi dans une légère brume blanche qui diffuse cependant un ton légèrement rose, car le soleil n’est pas loin. La haie noire ordinairement est gris perle. Tout est passé au blanc, comme dans les tableaux d’André. Je l’appelle. Ils sont aussi sous la neige et reviennent après avoir fait des photos. Il parle du soleil qui se lève. En lui parlant, je vais vers la fenêtre de la cour et je vois en effet le ciel couleur abricot très pâle et le soleil qui sort derrière le champ des Cadas, d’où cette très légère teinte que j’avais perçue du côté du verger. Maintenant, d’ailleurs, elle envahit les branches du marronnier. Tout va être rose thé très pâle pendant une demi-heure peut-être, puis la neige va commencer à fondre.

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Hier, expédition avant le déjeuner pour trouver des appareils photo jetables. Ai dû aller jusqu’à Bresles par les petites routes enneigées et glacées – impossibilité de freiner dans les tournants, allant à droite alors que je voulais aller à gauche, un très gros camion en travers de la route à Fouquerolles… J’ai eu un peu peur d’y rester (bloquée sur un bas-côté). Et j’ai mis presque deux heures, aller et retour. À l’arrivée, plus de soleil mais encore de la neige sur les arbres. Vers 14 h, réapparition du soleil et le bouleau dans la cour comme un lustre en cristal, tout trempé de neige fondue qui ne s’égouttait pas à la même vitesse que la pluie. Fait encore quelques photos. Puis, je me suis occupée d’Agnès Lioté et de R. Caillieret, de sortir mes projets de l’ordinateur et d’aller porter l’un et porter l’autre à l’inspection académique. Au retour, vers 16 h, début du coucher de soleil, la plaine couverte de neige, caressée par la lumière abricot. Je me suis précipitée dans la maison pour prendre mes appareils et partir en promenade vers le point le plus haut (réservoir), d’où je pouvais tout voir. Fait je crois de belles photos, neige bleue, mottes de terre sous la neige attrapant la lumière rosée, brouillard s’élevant dans les creux du village enneigé sous le ciel rougissant. Le ciel très pâle avec des couleurs délavées, de bleu, de rose très pâle, rose thé, rose plus soutenu. L’envol bruyant de perdrix cachées dans un buisson au bord du chemin, toutes sortes de traces d’animaux dont de très grandes, un peu surprenantes. Une très grosse machine à labourer avec ses fers brillants sous le soleil. Je suis tombée dans la neige à ce moment-là et j’avais les mains glacées. Plaisir très grand d’être là, à observer une très grande beauté, toujours la beauté qui laisse un sentiment bizarre.

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Vendredi, lorsqu’il a neigé et que je suis sortie dans la cour, spectacle superbe de deux toiles d’araignée brillantes au soleil et tissées entre le mur et le manche d’une pioche. Comme si les araignées avaient été dérangées par la neige et qu’il leur avait fallu précipitamment tisser un nouvel habitacle. Elles avaient fait cela visiblement dès que la neige avait cessé de tomber, car autrement, il y aurait eu des flocons pris. C’est la fraîcheur de la toile qui en faisait quelque chose de miraculeux. La rapidité aussi du tissage et le fait qu’elles étaient deux, jumelles, les deux araignées s’étant mis d’accord sur le bon choix du support et ayant abandonné l’idée de compétition (« Moi, je tends mon piège ici et toi, là-bas »). Non, là, sinistrées sans doute, elles avaient été obligées à faire bon voisinage sans se poser plus de questions. Et les toiles, régulières, grandes et belles, scintillaient comme des parures très précieuses. Rappel des toiles de soie si fines de la mère de Xiu Xiaque. Étalage du grand art, à la porte de la maison dans la montagne. Je n’ai rien dérangé je crois, donc peut-être qu’elles seront encore là demain.

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Je trouve un pull et mes gros chaussons chinois. Je regarde mes photos de neige. Mes bégonias sont fidèles au poste – velours vivant. Hier soir avant d’aller dormir, regardé la pleine lune sur le jardin phosphorescent. Maintenant, par contre, la nuit noire, et sur la table les curieuses graines, très belles comme des chocolats de fruits exotiques, qui ressemblent à de gros haricots pleins de marmelade de coing. Mystère de cette graine. Comment pousse-t-elle ? Que lui faut-il pour germer ? J’en ai mis dans du coton humide. Peut-être doivent-elles hiverner ? En mettre dehors dans un bac, et dans un mélange de terre et de sable au nord, au bas du mur, avec les boutures. Un collier aussi serait joli.

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La minuscule fleur de bégonia au bout de sa tige gracile me fait signe. Elle est là depuis des jours, des semaines, ne fane pas, semble-t-il, a quatre pétales simples, deux grands, deux petits et un tout petit cœur de pollen. À côté d’elle, une petite graine dans une enveloppe rouge. Ainsi peut-être, ma vie, minuscule production sur fond de feuillage somptueux et rhizomes très généreux. Fleur tout de même. Enfin, savoir ce que l’on est, c’est bien difficile. Et tous ces signes d’existence, la maison autour de moi, l’agencement, le jardin, sortes de preuves, ne prouvent rien. On dirait par moments que toute mon existence passe par cette observation quotidienne, qui passe par l’écriture de ce que je vois, de ce que je ressens, et l’acte même d’écrire, de tremper la plume, de ressentir sa souplesse sur le papier, d’entendre ce bruit léger et régulier qui gratte, de voir les lettres se former et en aimer le tracé. D’écraser légèrement le bec au moment du trait, de l’accent ou du point. Ainsi, peut-être que l’acte d’écrire se rapproche de plus en plus de l’activité essentielle qui est le lien, par la forme même des lettres, entre moi et le petit monde qui m’entoure. Le lien, la forme. Le lien comme la vrille de la plante qui s’accroche et grimpe au mur, au treillage, treillis des carreaux de la page, le long desquelles lignes court le lien d’une chose à dire qui prend forme, mais une forme mystérieuse et virtuelle, fantomatique et invisible, la forme qui va s’élever peut-être du texte écrit et agiter ses draps blancs. Forme pleine d’une présence au monde, gonflée par les désirs, les affects, les souvenirs peut-être qui m’ont appris à sélectionner, à aimer peut-être ceci ou cela plutôt qu’autre chose. Forme molle comme le fantôme qui change de forme tous les jours pendant que l’écriture, elle, continue à faire lien, à entraîner les lettres et les mots pour cerner, pour attraper dans ses filets la forme qui flotte comme la nappe de mazout sur les vagues et que la plume pourrait essayer de pomper pour en faire quelque chose d’ordonné.

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Toute la bordure de la feuille de bégonia est ourlée de poils rouges comme des cils. C’est un fil rouge très fin qui borde la feuille verte alvéolée, il est aussi ondulé comme le serait le bas de l’ourlet d’une jupe plissée. Ce matin, en arrivant, j’ai trouvé la petite fleur blanche à quatre pétales sur la table et j’ai pu constater qu’elle portait aussi des poils au revers de ses pétales. Toutes les parties de la plante, les petites graines dans leurs réceptacles verts, sont aussi poilues. Les poils doivent servir à retenir des insectes, lesquels ? Ou bien la plante est-elle hybride d’un animal très poilu dont elle se serait séparée il y a très longtemps, préférant la sédentarité aux voyages aventureux ? Autre question : pourquoi les feuilles de ces bégonias ne fanent-elles jamais ? Quelle est la durée de vie de cette plante qui se multiplie vers le bas, à l’infini, semble-t-il ? Est-ce que ce qui me touche le plus dans les plantes et celle-ci en particulier, c’est sa grande patience ?

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La pluie, qui s’est remise à tomber et détrempe le tas végétal pour le transformer en compost, richesse, or brun, à réutiliser pour faire prospérer les nouvelles plantes, oblige à rendre hommage à cette opération de recyclage permanent. Peu enclins à nous réjouir de la mort malgré ses incontestables avantages, nous sommes programmés pour préférer la couleur à la nuit, la lumière à l’ombre. Tanizaki, lui, avait bien compris ce que la nuit et l’ombre enferment comme trésors. Extraordinaire description des femmes japonaises de l’ancien temps, aux visages peints en blanc, lèvres vertes et dents noires.