Va tout d’Isabelle Lévesque par Sabine Huynh

Levesque_vatout_couv_seule

Va-tout  : Comme un mineur infatigable, Isabelle Lévesque creuse, nous fait pénétrer dans l’intérieur de la terre, dans le sous-sol d’un silence compact qu’elle repousse de toutes ses forces (“éviction du silence”, “silence rayé”).

 

________Creuser, la pelle est un fardeau léger pour le pinceau des doigts. Chercher
________l’enclave où la voix naît. Les grottes argileuses menacent, l’eau pénètre le souffle à la croisée des voûtes.

 

Je l’imagine à l’œuvre, gardant constamment la bouche ouverte pour que les mots, gemme indispensable à notre souffle, notre vie, en sortent malgré l’asphyxie/aphasie qui guette. Je l’admire d’avoir réussi à extraire du musellement et de l’effondrement intérieur une langue viable, une langue qui, bien que portant les symptômes de la cassure et de la dislocation, force des lèvres closes et bondit, pour aller, avancer, parcourir les pages, à contre courant et face au vent.

 

________Effort muselle. Front ployé de plis,
________rides accusent un tourment
________né du silence.

________Noir.

 

De motus à mots se crée une langue forcément un peu cabossée (elle s’est battue), mais heureuse, dans le sens d’annonciatrice de joie, d’espoir : elle va à la rencontre de l’autre, ce tu d’amour, tu revenu, “vainqueur”, tu de vie, qui délie, chamboule, accourt (“ah !”), va et entraîne. “Tu es vivant, je suis ton vœu / Nos prénoms festoient (contre les fleurs).”
Les fleurs installent leur délicatesse et leur désir de lumière, et grâce à elles et à tuje revis : « je peins, j’attise, je prends, je crie, je romps, j’invente, je risque, je crible, je vis, je veux”… Et ensemble, “nous tenons” ; “la fin du vent sur nos lèvres nues vibre”.

 

________Si quelque chose assourdi.
________Branche, une excroissance, rebond du vent
________l’inattendu.
________Si un mot, syllabe, frémit. Murmure.
________Garantit un silence redouté, l’espace
________est un précipice.
________________– poésie

________Si l’entente, la main tente une onde,
________diffusion légère où tu. Où je. L’arrêt,
________l’encoche en phrase.
________Est-ce que suffit
________le retour ? Commencer le poème, un vers
________atteint le loup des bois. Es-tu ici/ailleurs ?

Sabine Huynh

Publicités

Poezibao : Oeuvres poétiques complètes, 1 de Pierre Garnier (une lecture d’Alain Helissen)

Pour célébrer les 80 ans de Pierre Garnier, Cécile Odartchenko, auteure déjà d’une monographie consacrée à ce poète, a entrepris l’édition de ses Œuvres poétiques complètes – l’adjectif n’est pas mentionné –. Saluons cette courageuse initiative qui vient couronner un poète dont le parcours, commencé dans les années 50 et riche de multiples étapes, méritait assurément un tel hommage. Pierre Garnier pratique d’abord une poésie « humaniste » s’inscrivant dans la mouvance de l’école de Rochefort qu’il fréquente d’ailleurs, tout comme le groupe de jeunes poètes réuni autour d’Elsa Triolet. Dès le début des années 60, il commence à se rebeller contre cette poésie qu’il juge trop « enracinée dans la langue », dénonçant son piétinement depuis le surréalisme, le lettrisme, l’école de Rochefort… Dans un premier manifeste daté de 1962, il en appelle à une poésie nouvelle visuelle et phonique. Il s’agit pour lui de « sortir les mots de la phrase », les libérer de leur enfermement, de quitter le rythme par trop lancinant de la poésie pour redonner toute sa puissance au mot, lui qui « n’existe qu’à l’état sauvage » et que la phrase veut civiliser. Ce sera l’émergence de la poésie « spatiale ». On pourrait y associer les adjectifs « concrète », « objective », « mécanique ». Les mots se trouvent isolés sur la page, une page, du reste, qui n’est plus leur support exclusif. C’est le moyen technique employé qui détermine la forme d’une poésie, affirme Pierre Garnier dans ce premier manifeste. Le poète va même jusqu’à ne plus faire apparaître, dans l’espace, que des lettres disposées selon des formes tenant davantage de l’image que du texte. Le temps des livres semble passé, annonce-t-il encore. Deux autres manifestes feront suite. Pierre Garnier y défend une « unité de l’univers » par un « verbe se créant de lui-même ». Il prône une poésie supranationale qui aboutirait à une langue universelle. Ainsi, les œuvres ne seraient plus traduites mais transmises visuellement. On mesure ici l’aspect révolutionnaire de ces propositions. Pierre Garnier compte parmi les précurseurs, au rang desquels on pourrait associer Henri Chopin et Bernard Heidsieck. Son héritage trouve encore des prolongements aujourd’hui dans les expériences formelles des nouvelles générations. Mais le spatialisme, dans sa raideur matérialiste, ne suffira pas à combler ses attentes. Pierre Garnier reviendra vers une « poésie linéaire épurée ». Préfacé par Lucien Wasselin, ce premier volume couvre la période 1950-1968. Il n’intègre pas, est-il précisé, les essais, textes théoriques, présentations, préfaces, articles, etc.…
En accompagnement de ce premier volume des Œuvres poétiques, Cécile Odartchenko publie encore deux ouvrages récents de Pierre Garnier, une manière de célébrer comme il se doit « l’année Pierre Garnier » nourrie, par ailleurs, de manifestations diverses. Je me contenterai de citer ici les 2 titres en question : Adolescence et La vie est un songe. Merci aux éditions des Vanneaux pour l’énergie déployée à sauvegarder de l’oubli des poètes dont l’œuvre s’inscrit sans conteste dans l’histoire de la poésie française. Notons, avant de conclure, l’originalité de présentation – très diversifiée – dont bénéficient tous les ouvrages publiés sous le label de ces éditions.

 
Contribution d’Alain Helissen

 

Pierre Garnier
Œuvres poétiques, 1. 1950-1968 ;
Ed. des vanneaux

Extrait de Va tout

En vent se blesse à dire du sel extrait des mines;

En coeur plein tertre à tartre creuse un feu de rage à concasser le crâne. Et condiments plein corps au poivre ronge l’escarre en corde.

A menace égale.

Entame le rond. Force l’angle où tord-douleur nie tout.

 

En bloc.

Et craquelle en morceaux de mille tailles à pics.

S’enfonce encore: les os sont à portée de pulpe.

Monde en aiguille pure, sans diluer.

En silence avance.

Et bandoulière en brame avait ( printemps).

déliquescent.

Quasiment écrasé – rayon.

Sa formule en pi attaquée ( tout part).