L’édition des oeuvres complètes de Pierre Garnier, par Cécile Odartchenko

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Terre à ciel : Portrait de Cécile Odartchenko par Mathieu Gosztola


Cécile Odartchenko voue sa vie à la littérature, et au courant du désir qui en est, pour elle, l’assise secrète, à jamais changeante, à jamais recommencée. Ceci en éditant de la poésie. Ceci d’abord en étant auteure. Alors, quoi d’autre que les livres qu’elle a écrits, et dont certains sont épuisés, pour parler d’elle, pour reconstituer la mosaïque de son être même ? Nous trouverons ainsi, dans l’ordre de leur parution, quelques extraits pouvant donner le la de sa voix.
Mais d’abord, écoutons-la, cette voix, dans son quotidien, au détour d’un entretien, apprivoisons son timbre.

1. Entretien : « Je peux regarder pousser une plante sous mes yeux, […] jour après jour, et être complètement concernée ».

— D’où te vient le désir de publier (rappelons que tu t’occupes des Éditions des Vanneaux) ? 

— J’écrivais des textes, des poèmes, des haïkus et je les éditais avec mon ordinateur (comme Laurent Albarracin avec Le Cadran ligné) : j’offrais ainsi des textes à mes amis et à la famille pour les fêtes, pour Noël, parfois je pensais à faire mieux et l’idée s’est concrétisée quand mon frère m’a demandé de lui faire un recueil…J’ai pensé qu’il méritait mieux que l’ordinateur, j’ai conçu une maquette qui a plu immédiatement, j’étais entourée de poètes en Picardie, ils m’ont tout de suite donné des textes, des recueils à faire et ça a démarré très très vite…

— En quoi le désir de publier s’enracine-t-il dans ta relation au père ?

— Mon père était poète. Il est encore mal connu bien qu’il soit lu en Russie maintenant mais pas encore traduit. J’ai une dette envers lui, une dette qui s’est pro….pagée….

— Peux-tu nous parler de ton père et de l’importance, extrême, qu’il a eue pour toi ?

— J’ai eu une enfance triste, très seule, pendant douze ans, reléguée, n’allant pas à l’école, pas d’enfants, pas d’amis… mais lectures intensives de nuit comme de jour… Mon père est venu me voir une seule fois, mais cette fois a compté pour la VIE… Il m’a donné la VIE et avec lui, la poésie qui passait par lui.

— Tu es d’abord auteure. Le désir de publier et le désir d’écrire marchent-ils main dans la main ?

— Pas toujours ! D’abord, la plupart des poètes ou écrivains pensent qu’on ne peut pas faire les deux et que si on est éditeur c’est qu’on est mauvais écrivain…Tous ne pensent pas cela…par exemple Pierre Garnier est très attentif à ce que j’écris, Pierre Dhainaut aussi…Et en réalité, ma difficulté à trouver un éditeur qui me ferait connaître c’est-à-dire qui m’accueillerait globalement (avec mes livres épuisés à rééditer), est peut-être un bien… J’ai peu de visibilité donc je n’écris que ce qui est vraiment nécessaire… (pour moi !)

— Le désir de publier et le désir de lire sont-ils intrinsèquement liés ?

— Le désir d’écrire et de lire sont liés, oui : quand je suis motivée par l’écriture, je lis beaucoup….

— Publier, est-ce d’abord et avant tout une question de désir ? Une inflexion du désir de vivre, qui est un désir de découverte, de partage, un désir de mots et de monde ?

— À la place de « publier », je mets « écrire »… C’est un besoin qui répond à une levée du levain dans le corps et dans l’esprit et qui est directement en prise sur le désir… Le ruissellement ne peut pas être contenu… quel qu’il soit…

— Que cherches-tu en premier, lorsque tu ouvres un manuscrit ? Toucher le grain d’une voix singulière qui vient te toucher ? Être emporté dans un voyage ? En somme : le connu ou l’arrachement à soi ? Cherches-tu tout autre chose ?

— Un manuscrit, c’est différent d’un livre… Quand c’est un livre je sais ce que je vais y chercher… Un manuscrit je ne sais pas et souvent cela me terrifie… Peut-être parce qu’il y en a vraiment trop qui sont mauvais, et qui me tombent des mains… je m’aperçois que ça m’intéresse quand je me surprends à le lire et que je suis en train de lire depuis une heure ou deux… ça arrive ! Et si ça me plaît c’est que c’est une VOIX nouvelle! Ce n’est pas forcément comme tu dis un « arrachement à moi »… je suis éditrice, je considère que je dois « servir » la poésie… Je ne peux pas TOUT éditer, mais j’aime penser que mes auteurs sont de qualité…

— Ton écriture est toute parcourue, jusqu’en sa surface la plus immédiate, du frémissement des nappes phréatiques, qui s’enchevêtrent constamment, du sensible. Frémissement qui est un frisson délicieux d’échine, et non un frisson de froid. Pour toi, écrire et vivre, vivre dans le sens d’être ardemment au monde, sont-ce une seule et même chose ?

— Oui, tout à fait !

— L’entrelacs végétal de tes phrases communique au lecteur l’ardeur de vivre, l’ardeur de connaître et de ressentir, mais également le chatoiement moiré des sons, l’envolée retenue de la musique. En quoi ton écriture a-t-elle partie liée à la musique ? Écoutes-tu de la musique lorsque tu écris ou la seule musique de la langue te suffit-elle, silences et cascade diamantée des syllabes s’entrelaçant sans cesse, par la façon que tu as de cisailler la phrase au moyen des virgules ?

— Je n’écoute pas de musique en écrivant… j’y suis même allergique… la musique m’empêcherait d’entendre la mienne… Elle (la musique) pourrait détourner mes ruissellements de leur cours… Je suis très sensible à la musique de la poésie de Pouchkine que j’ai beaucoup entendue petite…il y a un rapport très fort de sa poésie avec le courant… Une image me vient souvent à l’esprit, les nuits de bacchanales paysannes au bord de l’eau, dans les contes russes, des rivières avec des barques, des couronnes, des poupées, tout ça mêlé avec les eaux, et descendant le courant…

— Peux-tu nous parler de ta passion pour Nerval ? En quoi alimente-t-elle, depuis toujours (feu pas si secret que ça), ton écriture ?

— J’ai été nommée « Reine de Saba » par mon père très tôt, adolescente j’ai reçu en cadeau le livre de Gérard de Nerval, Balkis, Histoire de la reine du matin et de Soliman, prince des génies… J’étais déjà identifiée, par mon père, ensuite en avançant dans la lecture de Nerval, les filles du feu m’ont tenu compagnie, chacune avec une coloration différente : Angélique m’a mise sur les chemins de la guerre avec les femmes, avec ma mère ; Sylvie m’a fait retourner des émotions et des paysages subtils, une atmosphère à la Corot que j’ai retrouvée en Picardie (où mes parents ont eu une maison avant que j’aie la mienne) et Aurélia m’a été proche par la folie que j’ai côtoyée de très près malheureusement…

— Quelles sont les autres figures les plus marquantes pour toi ? As-tu le sentiment qu’elles vivent avec toi, auprès de toi, partages-tu ce sentiment qui était, notamment, celui de Léon-Paul Fargue alors qu’il évoquait les auteurs morts qu’il avait aimés, et qu’il continuait d’aimer malgré la mort ?

— Oui, bien sûr, certains auteurs vivent en moi, et d’ailleurs je suis prête à les rassembler pour les relire maintenant entièrement… Ça va être une bibliothèque en fait… mais comme je projette une année sabbatique, je pense que je vais la prendre avec mes « amis » autour de moi… Et sans doute dans une île… Qu’emportez-vous sur l’île déserte ? Dans mon cas c’est un grand « paquet »!

— Tu as consacré un « Présence de la poésie » à Pierre Garnier (Pierre Garnier, Éditions des Vanneaux, 2007, 257 p.). Peux-tu nous parler de cet auteur, de l’importance qu’il a pour toi ?

— J’ai tout de suite aimé énormément la poésie de Pierre Garnier (le premier recueil édité par moi : Heureux les oiseaux, ils vont avec la lumière), et en allant, j’ai tout aimé, je me sens très proche de lui, à cause de l’enfance, de l’érotisme aussi (Adolescence) et du spatialisme… Moi aussi j’ai besoin de recréer l’unité… Lui c’est sur les ruines de la dernière guerre mondiale, moi c’est sur d’autres ruines…

— Tu as pratiqué énormément d’ateliers d’écriture. Cette pratique a-t-elle nourri ton écriture au point de la changer ?

— Non, mais j’ai toujours été bouleversée par des enfants maltraités (je l’ai été) qui s’épanouissaient en prenant le chemin des étoiles… parfois guidés par Pierre Garnier (sa poésie) ; j’ai fait aussi cette expérience en prison (maison d’arrêt de Beauvais). Ce qu’il y a de magique avec la poésie de Pierre Garnier c’est le support spatialiste, le presque rien, qui permet aux êtres d’avancer sans crainte, ils ne se sentent pas écrasés par une culture qui les dépasserait…C’est extrêmement important…

— Quels sont les liens entre cette pratique et ton métier d’éditrice ? Quels sont les liens entre cette pratique et ton métier d’écrire, qui est le métier de vivre ?

— Personne ne peut vivre sans amour… Et moi j’en ai eu très besoin… Mon cercle de poètes, c’est le cercle, (ronde) qui m’entoure, me protège, me tient par la main, danse avec moi… Je ne pourrais pas m’en passer…

— Tu as traduit de l’anglais avec Nicholas Mandelbaum des poèmes de Michael Curtis (voir Taking shape, selected poems, 1984-2005, Beuvry, Maison de la poésie Nord-Pas-de-Calais, 2006, 179 p.). Peux-tu nous parler de l’origine de ce projet ? Traduire, est-ce réunir dans la même pièce le désir d’écrire et le désir d’offrir l’hospitalité à un texte qui vient d’ailleurs, en somme ton métier d’auteure et ton métier d’éditrice ?

— J’ai beaucoup traduit dans une autre vie… Pour Nathan, pour Stock… J’ai gagné ma vie avec la traduction avant de devenir éditrice… Mais je me sens plus légère et plus libre avec le métier d’aujourd’hui… C’est très long et lourd de traduire surtout si c’est un très grand auteur comme Platonov dont j’aurais dû traduire les œuvres complètes… Si cela s’était réalisé, je serais encore à l’ouvrage….

— Tu as consacré un livre à Claudel (Lecture de Claudel, Berthecourt, G & g, 1998, 33 p.). En quoi cet auteur t’a-t-il influencé durablement, dans la façon qu’il a notamment d’être tout écoute, avec l’œil, face au monde, face à son déhanché incessant dans son cours inéluctable et merveilleux (tout parcouru des menus magnifiques de la vie), par le foisonnement des détails changeant constamment du visible, du visible et de l’invisible mêlés ?

— J’admire le Claudel jeune, le Claudel en Chine et au Japon… Ses pièces de théâtre, ses proses, (Connaissance de l’Est) et sa langue faite de pierres et de terre… Qu’Alain Cuny ait interprété ses pièces avec sa voix très rocailleuse, je trouve que c’est hallucinant…

— Comment naît en toi l’idée d’un livre ?

— Il doit y avoir gestation sans que je le sache vraiment, je sens parfois que je suis « enceinte » et que « ça » pousse… et puis un jour « ça » se met à dévaler sur la page blanche… et j’en suis la première étonnée….

— Quand tu es plongée dans le processus de l’écriture, à quel moment sais-tu qu’un livre est achevé ?

— C’est lui qui me le dit.


— La phrase naît-elle sur le papier ou naît-elle d’abord dans ton esprit, le papier n’étant qu’une forme d’accouchement qui fait suite à la lente maturation ayant lieu dans le lieu sans lieu de la conscience et de l’inconscient ?

— Je viens de répondre à cette question… la phrase naît sur le papier et elle est « juste » d’emblée… je rature très peu….

— Il y a chez toi, très présent, un érotisme du sensible. Sensible de la vie, de la nature, mais également sensible de l’art, et en premier lieu de la peinture. Cet érotisme, que tu éprouves, pour ce qui est de l’art, par le regard, cet érotisme que tu vis avec les petits mains du regard, est-il manière de feu pour ta vie et pour ton écriture, les deux étant inextricablement (d’un même élan, d’un même envol) liées – reliées ?

— L’art, oui, et la peinture, mais même un pot dans un musée ont provoqué chez moi de grandes émotions, de véritables orgasmes, au point de me coucher par terre (Scuola San Rocco), je suis très bouleversée par ce que je vois… Je peux regarder pousser une plante sous mes yeux, (dans un pot) jour après jour, et être complètement concernée… Mon écriture est aussi une liane, un chèvrefeuille, une fleur de la passion….

— L’écriture est-elle ontologiquement (même la plus chaste) érotisme ?

— L’écriture (la mienne) n’a rien de chaste… même si j’écris en état de « chasteté » complète… (je veux dire si je n’ai pas d’amant pendant une période prolongée) mais elle n’est pas chaste pour autant… Il n’y a pas que le vagin… on voit et jouit par le regard, par tous les pores, par la main et le souffle…

— Tu es, pour ceux qui te connaissent, c’est ce qui apparaît immédiatement, un être passionné, conduit, guidé par la passion, par cette passion qui est d’abord une façon d’être de plain-pied, pleinement, jour après jour, à chaque instant, dans l’amour, et donc dans la vie, dans la façon qu’a la vie de pouvoir être vraiment vue, entendue, par l’amour. Est-ce la passion qui t’a conduit à être éditrice ?

— Oui, j’éprouve tous les jours l’amour entretenu par mes soins…. Des petits feux de la Saint Jean (chaque livre) qui brillent dans la nuit ; je saute par-dessus, les tas (de livres) sont de plus en plus hauts… je saute encore…

— Est-ce la passion qui t’a conduit à écrire ? Qui continue à te conduire dans l’écriture ? Conduire devant être pris dans le sens également de conducteur, le courant étant, ici, proprement le prince ?

— Mais oui, mais oui, conducteur comme le cordon de poudre qui va mettre le feu et soulever la montagne ?

— Les références marchent abondamment ensemble, dans ton écriture, ballets d’êtres que tu convoques sur la scène de l’écriture, des êtres qui sont à la fois des artistes, quels qu’ils soient, mais aussi des œuvres d’art, quelles qu’elles soient, puisque parlant d’une œuvre, tu le fais d’une telle manière que c’est soudain son être même qui paraît sous nos yeux, et frémit, son être qui montre à quel point l’œuvre n’est jamais factualité mais toujours cœur qui bat sous l’apparence de l’immobilité, vie qui palpite sous l’apparence de la non-vie ? Vie d’abord, bien sûr, parce que l’œuvre est l’exhalaison du ressenti de l’artiste, portant la trace de cette primitivité du ressenti, et faisant naître un ressenti nouveau, étant entièrement, plongeant ses racines dans l’intériorité de l’être qui la regarde, qui la soupèse avec sa vie, émotion ; plongeant ses racines dans l’être qui choisit de risquer sa vie, rien de moins, face à elle, avec elle, en donnant à son attente de toutes choses l’occasion –la possibilité – de l’inattendu, de l’embrasement perpétuel et sans retour de l’inattendu ; plongeant en lui ses racines jusqu’au-dedans du ventre, par ses yeux ou ses oreilles. Ce ballet des émotions qui se dresse quand on tourne les pages – notamment – de ton dernier livre (Gelsomina, « diptyque », Manosque, Propos 2 éditions, collection Propos à demi, 2012, 165 p., 15 euros) est-il aussi façon de tendre la main au lecteur pour qu’il puisse faire le voyage jusqu’aux êtres que tu restitues à leur intense audace d’exister ? En somme, s’agit-il également de donner au lecteur le désir de se confronter directement aux œuvres que tu restitues, pleinement, à leur présence ?

— Cher Matthieu, il me suffit de quelques-uns, comme toi, me disant des choses si sensibles et me tendant la main, pour que je sois pleinement heureuse… J’avais donc « balbutié » moi aussi quelques choses qui m’ont valu une si belle écoute ?

MEL : Présentation, Bibliographie, Extraits de Cécile Odartchenko

photo Cécile Odartchenko

Fille de poète russe émigré en 17 et d’une mère française, Cécile Odartchenko a été élevée dans le midi Pyrénées, jusqu’à l’âge de douze ans. Ne fréquentant pas l’école, pratiquant la langue russe avec sa mère d’adoption, elle est sujette à des insomnies depuis l’âge de cinq ans et ses nuits seront consacrées à la littérature russe, française, anglaise, lectures à haute voix d’abord, puis autonome, devient vite une autodidacte saturée. Revenue dans le milieu familial bourgeois français, ( sa mère a divorcé) elle n’en fera plus qu’à sa tête. Epouse Albert Loeb à 19 ans, trois enfants, vit aux Etats Unis où il a inauguré une galerie d’art en 59. Retour en France en 66, divorce en 70, reprise des études à Vincennes, et premiers travaux littéraires, traductions et livres pour enfants. Premier roman chez Acropole en 83, Perce-nuits, puis Le bilboquet en 93 chez Canevas, A partir de là, des ateliers d’écriture et traductions la font vivre et l’écriture continue. Deux autres romans,(La chair salée, Chardonneret) des essais ( Nerval, Claudel) des textes divers dans des revues.
Aujourd’hui éditrice de poésie, écrit toujours avec le sentiment de cerner de plus près ce qui a été le véritable pivot de sa vie: son héritage russe et sa vie amoureuse.

Bibliographie

Livres pour enfants
à la Farandole,
– Julot la fourmi, dompteur d’ours, 1971
– Sous le plancher, 1972
Chez Nathan
– Dix histoires
Et nombreuses traductions,( russe et anglais), pour Nathan, collections d’Isabelle Jan

Romans
– Perce-nuits, Acropole, 1983
– Le bilboquet, Canevas, 1994
– La chair salée, Le petit Véhicule, 2007
– Chardonneret, Abel Bécane, 2007

Essais
– Lecture de Claudel, G&g, 2004
– Nuancier de Gérard de Nerval, Le petit véhicule, 2006
– Gelsomina, Propos2éditions, 2012
– Idée d’une femme avec photographies de Yann de Fareins, éd. Diaphane, 2012

Préfaces
– Pierre Garnier, aux éditions des vanneaux, 2007
– René Moreu, Je sais un artichaut encore plus beau qu’un porte-bouteille, Vanneaux, 2008

Collection nature, Editions des vanneaux
– Exercices de botanique

Participations
Ouvrages collectifs:
– L’écrivain viendra le 17 mars, La maison des écrivains, 2001
– Au bleu picard, G&g 2002
– Picardie autoportraits, 2005
– Ecrits du nord, 2006
– Rétroviseur, 2006
– Revue 303, 2009
– Cahiers de l’Umbo, 2010
– Les moments littéraires, n°26, 2011

En diverses revues.(poèmes)

Extraits

Perce-nuits
« Elle ouvre les yeux dans le noir, se retourne, regarde les corps derrière elle, couchés, accoudés, renversés, qui n’ont pas bougé, qui se taisent. Elle se demande comment ils font tous, comme elle, pour ne pas crier tout à coup, hurler leur attente de la musique, de Sun Râ, d’une convulsion qui les délivrerait d’eux-mêmes, de cette longue sagesse, de cette patience accumulée; crier, hurler de jouissance et d’amour, mêlant les images érotiques de la virilité mystique, religieuse et grandiose de ces corps noirs avec celles, différentes, d’une virilité mathématique et agressive, orchestrant pour elle d’autres visions dans le noir, sous les spots, flashes sur un morceau de chair blanche désirable, éclatant là, dans le noir, une épaule, un sein, une joue, une fesse.
Se coucher, pense-t-elle, se coucher là avec lui dans le noir. Faire l’amour avec lui. Elle se lève, elle le cherche, elle le trouve dans une autre salle, assis près d’une femme; il parle, il drague. Elle s’approche de lui: « Je croyais t’avoir perdu », dit-elle. Et lui:  » Pas de panique, se dit-il. D’accord, elle est tout le temps là, mais je ne veux pas vraiment qu’elle y soit. » Il la regarde. Elle est vulnérable.  » Merde, se dit-il, elle est trop vulnérable. Je ne peux pas faire de mal à cette femme. Il lui pose doucement la main sur le bras.
Le bilboquet
Quand il se posait ces questions, il avait conscience de la trahir et, coupable, regardant ses yeux humides et grands ouverts, petits lacs d’Islande tout entourés de brume, d’hiver proche et de glaciation, pour ne pas l’inquiéter d’avantage, il montait comme Agda au sommet de sa colonne et là, tenant avec rage les rênes de son grand canasson, il écrasait et piétinait le géant barbu, le géant aux bottes de sept lieues, celui qui en lui-même voulait explorer le monde, poser son pied sur des montagnes où il pouvait creuser des lacs et des défilés avec son gros orteil, puis rouler devant lui, avec des gerbes d’étincelles, la roue de feu et de braise.Il était Agda le rouge, Agda qui savait tout, Odin le magicien… Il pouvait d’une minute à l’autre se métamorphoser, prendre son envol comme un oiseau et disparaître dans le ciel clair, ou s’enfoncer comme un serpent, comme un lézard à cornette, dans le sable chaud. Il pouvait rêver…Et pour rêver, il dormait.
Il dormait car il l’aimait….
Chardonneret
« Ah des visions, il n’en manquait pas – pour ses poèmes, tambour battant la chamade du coeur violenté.Et pourtant, malgré la volée de coups, malgré les hurlements de loup, malgré le sang et malgré lui-même, le bonheur simple d’aimer se levait, comme se lève l’aube sur un jardin au printemps, et toutes les abeilles étaient au rendez-vous, rasant l’herbe trempée de rosée vers les fleurs au parfum étourdissant. Et il savait qu’il pouvait, à qui voudrait bien l’entendre, parler des abeilles et se mettre à étouffer de joie si pure qu’il pouvait, dans son excès d’amour, tomber raide mort.
Alors oui, se cuiter c’était la solution. Car il aurait fallu pouvoir écouler peu à peu son trésor immense, en prenant les perles éblouissantes une par une, et encore en les tenant au creux de la main, à ouvrir seulement la nuit peut-être au cimetière, une nuit de la Saint-Jean, une nuit où tout est possible, même l’ouverture du paporotnik, la fleur de fougère que seuls pouvaient apercevoir les assassins ou les innocents.
Alors, elle aimait? Malédiction, se disait-il en grinçant des dents. Il n’en augurait rien, mais rien de bon, rien du tout, et frisait la folie à cette seule idée.

 

Terre à ciel : Entretien avec Cécile Odartchenko, par Cécile Guivarch

Entretien avec Cécile Odartchenko, par Cécile Guivarch

Une question classique pour commencer, mais quand et comment est née la maison d’éditions Les Vanneaux ?

En Picardie, je faisais partie d’une association des écrivains de Picardie créée par Roger Wallet alors directeur du CDDP de l’Oise qui bénéficiait de la présence dans ses locaux d’une petite imprimerie où s’imprimaient des ouvrages scolaires. L’idée de commencer à faire des livres m’est venue à cause de mon frère Paul, poète aussi, qui m’avait envoyé des poèmes que j’avais aimés pour que je les imprime avec mon imprimante pour en faire des cadeaux de Noël, ce que je faisais déjà régulièrement avec les miens. J’ai trouvé que son recueil méritait mieux, j’ai cherché un éditeur sympa dans mon entourage, j’ai pensé à Gérard Fournaison qui a été éditeur avec des livres jolis, faits à la main, façon chinoise (ficelle. Gérard a aimé les poèmes et après plusieurs mois de réflexions et plusieurs lectures (il a toujours été très lent) il allait faire le livre mais a eu une embolie cérébrale et patatras. Je trouvais que mon frère adoré avait déjà trop attendu et me suis décidée à créer une petite collection pour lui. Afin que ça ressemble à quelque chose, j’ai pensé qu’il fallait au moins trois livres pour débuter, j’avais Roger Wallet et Jean-Louis Rambour sous le coude… Ensuite ça a beaucoup plu, (le concept de couverture et le design des petits vanneaux), Butor en a tout de suite voulu un, et d’autres, ça a « pris » très vite…

Qu’est-ce que vous aviez envie alors de mettre en avant ? Quelle poésie voulez vous défendre ?

J’ai rencontré très vite Pierre Garnier, très grand poète Picard, et qui tout au long de sa vie célèbre le monde, la nature, l’amour, poésie illuminée, illuminante où il est question des ciels d’or des églises byzantines… La grande émotion que j’ai eue en le découvrant perdure, elle est venue à la rencontre de ma propre nature, qui veut à tout prix « célébrer ». C’est cela que je privilégie… Un certain lyrisme moderne, celui dont Emaz parle dans des entretiens avec Matthieu Gosztola, celui de Jean-Paul Klée qui célèbre son bonheur d’aimer Olivier Larizza, celui de Lambert Schlechter qui célèbre la jeune femme qu’il adore et tous les brins d’herbes, ou les fleurs, celui de Louis François Delisse… Recevant beaucoup de manuscrits je suis de plus en plus réticente à publier les dépressifs…

Est-ce les manuscrits qui viennent à vous ou est-ce que vous sollicitez parfois des auteurs ?

Les manuscrits viennent à moi, par la poste, et miracle, il arrive que je sois très touchée, mais c’est rare. Les rencontres surtout c’est très important !

La maison contient plusieurs collections, qu’est-ce qui les a provoqué ?

Au début, la collection « Petits vanneaux » c’était mon idée, puis Thierry Chauveau qui a maintenant sa propre maison d’édition « L’herbe qui tremble » a contribué et j’ai voulu laisser carte blanche à sa créativité, il a créé la collection de L’abreuvoir, ensemble nous avons eu l’idée de créer la collection « Présence de la poésie » qui marche très bien, mais lors du départ de Thierry Chauveau il est apparu qu’il fallait changer la maquette et c’est Frédéric Loeb (éditeur d’art dans une autre vie) qui s’en est chargé. Il a beaucoup de goût et a aussi créé la maquette « neige » qui est très simple et très jolie, puis les « beaux » livres… Chronique de la nature civilisée de Pierre Garnier, La forêt de Pierre Garnier… Le travail avec une excellente imprimerie et avec Frédéric Loeb, me pousse à faire des livres de plus en plus beaux… Je crois que c’est nécessaire à l’heure de la lecture sur liseuses et des éditions très bas de gamme réalisées à l’étranger… On croit faire des économies, mais les lecteurs de poésie font la différence, ils sont exigeants, je vois ça sur les marchés, TOUS les lecteurs vont vers le beau livre, d’abord…

Pierre Garnier a édité beaucoup de recueil chez vous, je suppose quelque chose dans son écriture qui vous attache ?

Oui, j’ai déjà répondu à cette question. Mais je peux ajouter que la lumière que dégage la poésie de Pierre Garnier ne baisse jamais, elle est même de plus en plus intense… Son livre en préparation s’intitule « La merveilleuse lune… » C’est pure lumière…

Quels sont vos meilleurs souvenirs dans l’édition ?

Je suis arrivée en 2006 au marché de la poésie avec six livres sur une petite table à roulette (pour la télévision) table en métal… J’avais le livre de Pierre Garnier « Heureux les oiseaux, ils vont avec la lumière ». Arlette Albert-Birot est passée, je lui ai offert le livre et elle est partie en le brandissant et en chantant : « Un nouveau livre de Pierre Garnier, un nouveau livre de Pierre Garnier… » Elle a beaucoup soutenu l’aide du CNL pour l’édition de ses oeuvres complètes et aussi pour qu’on m’accorde un stand..

Et les pires ?

L’édition d’un recueil pour un poète d’origine africaine, qui m’a insultée tous les soirs, je devais tenir le téléphone à distance, puis ne m’a jamais payé 100 livres qu’il a pris… Je regrette beaucoup cette malhonnêteté et le goût amer que cela laisse… J’avais fait son livre sans subvention…

On dit que le secteur de l’édition n’est pas toujours facile, pouvez vous nous en dire un peu plus ?

Oui, difficile car il y a de moins en moins de lecteurs de poésie, les libraires sont de plus en plus réticents, ils sont submergés par la rotation des romans, pas de place sur leurs étagères, les loyers de plus en plus chers… même La Hune déménage pour céder la place à Vuitton… Les fringues et le marché du luxe envahit tout… Le profit d’abord… Du coup les diffuseurs ne suivent pas non plus. Le grand problème c’est la diffusion. Je ne peux malheureusement pas aller démarcher les libraires comme certains… Cheyne, par exemple… Mais ça va s’arranger, j’ai enfin trouvé un diffuseur compatible avec mon profil ! Un cadeau des dieux !

La collection « présence de la poésie », je crois comprendre que vous souhaitez l’élargir encore, vous pensez à des auteurs en particulier ?

Chaque année, les auteurs se présentent pour cette collection, je n’ai pas besoin d’aller les chercher..
La collection a été identifiée comme ayant véritablement pris la suite de la collection « Poètes d’aujourd’hui » de Seghers (Article de Joubert dans la quinzaine littéraire) J’ai en préparation : Ivar Ch’Vavar, Emaz, James Sacré, Pascal Commère…

D’ailleurs peut-être pouvez vous nous en parler un peu plus de cette collection, de mon côté je la trouve vraiment intéressante.

Mon souci a été d’introduire des auteurs par des présentations/préfaces fouillées qui contribuent à élargir le public des lecteurs et des jeunes lecteurs en particulier… Il fallait de jeunes auteurs très concernés pour les préfaces… Laurent Albarracin m’a donné deux « présences » Louis François Delisse et Pierre Peuchmaurd, son travail est vibrant, scintillant, Matthieu Gosztola m’a donné Ariane Dreyfus et travaille actuellement sur Emaz… Huglo,est très familier de Serge Wellens et de Jean Rousselot dont il saisit le journal depuis plusieurs années, Pierre Dhainaut a été ami très proche de Jean Malrieu… En règle générale, ce n’est jamais un travail d’universitaires mais un « cadeau » de poètes à un poète privilégié… Cela se sent naturellement que la collection est portée par l’amour…

Carnets nomades, petits vanneaux bilingues… un attrait pour le monde, les voix étrangères ?

Les carnets nomades sont nés d’une rencontre avec le dessin de David Hébert, plume frémissante, vivante, très poétique… Des auteurs me proposaient des textes sur des lieux qu’ils aimaient,j’ai demandé à David Hébert s’il était disposé à aller à Venise, il a dit oui, et ça s’enchaîne, il y a plusieurs poètes qui attendent leur « carnet »… J’espère dans deux ou trois ans aller à Saint Malo avec une belle collection… Cette collection est portée par le dessin de David Hébert que je privilégie à toute autre proposition… C’est SA collection.

La collection bilingue, c’est une question de rencontres… Elle s’étoffe petit à petit ! Rüdiger Fisher, merveilleux homme et traducteur, éditeur, et qui est malheureusement très malade, a eu beaucoup de mal avec son magnifique travail.. Il ne vendait pas assez… Michel Volkovitch, dont la vie a été consacrée à la poésie grecque, sait aussi que les lecteurs sont trop rares… La collection marche mieux dans les pays d’origine des poètes concernés qu’ici…

Si vous deviez recommander un livre en particulier, ce serait lequel ?

Un livre de Pierre Garnier !

Quels sont vos projets, les prochains ouvrages à paraître ?

Beaucoup de livres en chantier.

  • Les « Présences » déjà cités.
  • Antoine Emaz, James Sacré, Pascal Commère…
  • La Lumineuse lune de Pierre Garnier
  • Le carnet ,d’Ivar Ch’Vavar
  • La rencontre avec Lucian Freud de Matthieu Gosztola
  • Deux ouvrages, un roman et un recueil de poèmes de Sophie Bernard
  • Un recueil de poèmes d’Isabelle Lévesque

Le volume 4 des oeuvres complètes de Pierre Garnier

Quatre carnets nomades : (répartis sur deux ans)

  • L’Aquila de Jean Portante
  • La Toscane de Lambert Schlechter
  • L’Ile d’Ouessant de Jeanine Baude
  • Le port d’Anvers de Werner Lambersy